La part de l’homme

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Finlande. Années 2000. Lors d’une foire aux livres à laquelle l’a traînée sa fille aînée Héléna, Salme Malmikunnas rencontre un écrivain qui lui propose de lui donner de l’argent en échange du récit de sa vie. La vieille femme accepte – non sans avoir négocié à la hausse – de confier « sa » vérité à l’auteur. Elle lui raconte, en vrac, son passé de mercière, les relations difficiles avec son mari mutique, le malheur qui s’est abattu sur Héléna, le mariage de sa cadette avec un africain et les succès professionnels de son fils…

Dans cet échange – qu’on pourrait qualifier de dupes car Salme ne dit que ce qu’elle veut et l’écrivain utilise cette matière à sa guise – c’est un portrait au vitriol de notre monde occidental et de la Finlande actuelle qui est dressé. La part de l’homme… Quelle est-elle quand le néo-libéralisme écrase tout sur son passage? Quand la machine à faire du fric broie des vies pour faire encore plus d’argent? Quand d’honnêtes gens se retrouvent au chômage sans raison, condamnés à aller de supermarché en supermarché, pour profiter des dégustations gratuites? Quand les frères et sœurs d’une même famille vivent isolés les uns des autres, sans curiosité, sans affection, sans entraide?

L’auteur aborde parfois de manière très abrupte et directe les maux de notre société. D’abord à travers Salme qui vend littéralement sa vie. Combien vaut une vie? Là est toute la question…  Ensuite, par le biais de Kimmo, emblème de la « réussite sociale » mais qui erre, dévasté et impuissant depuis qu’il a tellement d’argent qu’il n’a plus besoin de rien faire. Enfin, à travers Sini, emblème de ces enfants littéralement « écrasés » par un système qui ne suit que ses propres lois…

J’ai retrouvé dans l’écriture de Kari Hotakainen une certaine parenté avec celle d’Arto Paasilinna : une manière sèche et sans fioritures de décrire le monde et ses travers. Une écriture sans illusions sur l’humain mais qui ménage malgré tout un peu d’espoir à la fin. Un roman sombre et déroutant mais qui atteint parfaitement son but : dénoncer avec force une société qui dévore ses propres enfants. A mettre en parallèle avec le livre de Thierry Beinstingel – Retour aux mots sauvages : deux manières très différentes d’aborder un même problème.

Si. Vous pensez que je suis fatiguée de l’économie de marché, de ses laquais, de sa froide logique. Vous vous trompez. Ce n’est pas des affaires, de la valeur ajoutée, de la facturation, des bénéfices, des déficits, de la jungle et de tous ces fouille-merde suceurs de sang qu’elle contient en prime que j’ai assez mais de voir chaque nouveau directeur arriver avec son état-major et son armée et truffer tous les agendas de réunions, de comités, de rapports, de séminaires de motivation et de groupes de travail stratégiques, et chaque nouveau clown de l’échelon intermédiaire sortir de son chapeau un lapin PowerPoint qui colle sur de vieux refrains de nouvelles paroles en anglo-américain. A la moindre petite crise ou fluctuation, les rats sortent des égouts et grimpent le long des gouttières jusqu’à l’étage de la direction.

 

Pekka s’efforça de faire passer dans sa musique un message : c’est une question de vie ou de mort, si vous ne jetez pas d’argent dans ce panier, le condor de la chanson, arrivé en fin de course après être arrivé en fin de droits, s’écrasera sur le sol. Il se débat pour l’instant dans les hauteurs, hors de portée du filet de sécurité de la société, non pas au-dessus des Andes mais dans de grands ensembles résidentiels, et bientot, si vous n’écoutez pas la voix de votre conscience, il vous frappera le crâne de son bec acéré pour demander : y a-t-il quelqu’un là-dedans, un être humain supposé compatir en tout temps à la misère de son prochain, même si ce dernier se trouve venir de loin et ne pas avoir comme vous un bonnet de laine vissé sur la tête mais un chapeau à plume, et être un Indien exotique et fauché, expulsé de toutes les réserves.

Merci à Clara pour cette découverte.

La part de l’homme, Kari Hotakainen, JC Lattès, 19€50

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24 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Joelle dit :

    J’avais hésité longtemps à noter ce titre vu les avis plus ou moins mitigés mais je me rends compte maintenant que cela risque de n’être pas une lecture pour moi 😉

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Joelle : a priori, je ne te vois pas trop accrochée avec ce roman…

  2. kathel dit :

    A emprunter à la bibliothèque « pour voir », je ne suis pas sûre non plus d’accrocher…

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Kathel : un style et une histoire très particuliers… Il faut « voir » comme tu dis…

  3. Océane dit :

    Je suis très tentée moi, le thème m’intéresse, et le jeu de dupes entre l’écrivain et la dame qui raconte sa vie, j’aime.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Océane : moi aussi c’est le thème qui m’intéressait au départ. J’ai apprécié l’analyse mais le style un peu moins…

  4. Manu dit :

    Je suis curieuse aussi mais pas pressée. A emprunter si je le trouve en bibliothèque !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Manu : c’est le plus sage… 🙂

  5. Aifelle dit :

    D’autres billets m’avaient déjà tentée, mais si tu fais référence à « retour aux mots sauvages », je note forcément.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Aifelle : j’y fais référence mais en disant quand même que c’est très différent!

  6. keisha dit :

    Bon, je vais le lire, mais pas en priorité rouge, juste orange, j’espère que personne ne l’attend…

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Keisha : il faut voir ça avec la Chef, j’ai nommé Clara…

  7. clara dit :

    Ah, un brin ( ou un peu plus) moins enthousiaste que moi …
    Tu as raison de souligner le rapprochement avec Retour aux mots sauvages !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Clara : il t’y a fait penser aussi?

  8. choupynette dit :

    j’ai lu des avis très contrastés sur ce roman. J’en ai suffisamment en attente.. on verra un de ces jours si ça me reprend de lire des auteurs venus du froid!

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Choupynette : les auteurs venus du chaud, c’est bien aussi! 😉

  9. sylire dit :

    j’ai repéré ce livre par sa couverture et ton avis me conforte dans l’envie de le lire (un jour…)

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Sylire : il a une couturière qui sommeille en toi? Ou bien tu jouais, comme moi, avec la boite à boutons de ta grand-mère? 😉

  10. gambadou dit :

    je ne sais pas si j’ai envie de lire ça en ce moment… un peu de gaieté me ferait du bien !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Gambadou : envie de gaieté? Alors, il faut choisir autre chose, c’est sûr! 🙂

  11. J’ai l’impression que ce livre pourrait me plaire car le thème m’intéresse et la critique de la société aussi. J’ai aimé les deux textes sur le même sujet qui permettent une comparaison stylistique : le premier me paraît beaucoup plus âpre, plus violent (c’est le finlandais je suppose) que le second, plus métaphorique. Je n’ai lu ni l’un ni l’autre mais cela me donne envie de les connaître tous les deux.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ ClaudiaLucia : en fait, je me suis mal expliquée, les deux extraits sont du même livre, La part de l’homme. Retour aux mots sauvages… je ne l’ai plus (clin d’œil à Clara) pour pouvoir vraiment comparer les deux styles. Je pense que l’un comme l’autre pourraient t’intéresser.

  12. je continue à penser que les deux extraits (du même auteur donc!)ont un style différent! C’est étrange!
    Je suis allée à la bibliothèque avec une liste de titres glanés dans les blogs. Le tien était sorti, donc ce sera pour plus tard! Mais j’emporte en Lozère où je vais passer quelques jours à partir de vendredi une cargaison de livres que j’espère avoir le temps de lire (si ma petite fille m’en laisse le temps!)

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Claudialucia : c’est étonnant, en effet… Bonnes « vacances » avec la pitchounette… Tu restes longtemps là-bas?

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