Mon traître

Je sais que je vais en décevoir beaucoup. Surtout mes copines de Rennes qui sont toutes des Chalandon-maniaques… Hélas, Mon traître ne m’a pas convaincue. Je donnerai malgré tout une deuxième chance à l’auteur pour son Retour à Killybegs…

Mais avant, je vais essayer de vous expliquer pourquoi je suis restée à la lisière de cette histoire.

Antoine est luthier. Lors d’un voyage en Irlande du Nord, il se prend de passion pour ce pays, ses habitants et leur combat. Il fait la connaissance de Tyrone Meehan, figure incontournable de l’IRA, qui devient un véritable ami pour lui. Jusqu’au jour où Antoine apprend que celui qu’il prenait pour un modèle a trahi son peuple et son pays… Voilà en un résumé succinct l’histoire de Mon traître.

Sorj Chalandon, lors du débat auquel nous avons assisté à Rennes, lors du Festival du livre, a clairement dit que cette histoire était l’écho d’un vécu personnel et qu’Antoine, c’était lui. Pour moi, c’est là que le bât blesse. Car en créant ce personnage, il a mis une sorte de « paravent » devant ses émotions, son ressenti, sa propre histoire.

Le problème, c’est que si l’on peut comprendre les motivations d’un Sorj Chalandon, journaliste, envoyé spécial en Irlande, qui se passionne pour le pays, on comprend moins pourquoi le narrateur, Antoine, se focalise tant sur cette Irlande qui souffre. Que va-t-il y faire? Y chercher? Qui est-il d’ailleurs, ce luthier dont on ne sait presque rien, sinon qu’il a un atelier dans Paris et vit à Montreuil, trop pris par son métier pour avoir des histoires d’amour? On sent bien qu’il y a dans la passion qu’il éprouve pour l’Irlande et les Irlandais du nord une sorte de « transfert » mais l’auteur n’en dit pas plus. Pourquoi se lance-t-il dans ce combat qui, comme le lui dit très justement Meehan, n’est pas le sien?

On ne comprend pas davantage la fascination quasi-amoureuse que Tyrone Meehan exerce sur Antoine. On sent tout au long de l’histoire comme des rivières souterraines, qui coulent sous les mots. On les entend gronder mais impossible de savoir où elles mènent… Et c’est vraiment cela qui m’a gênée : ce personnage d’Antoine dont on ne sait rien, ni d’où il vient, ni où il va… Et entre le début de ses voyages – dans les années 70 – et la nouvelle de la trahison de Meehan, il se passe presque trente années pendant lesquelles on a l’impression que le personnage n’a pas évolué. Il reste en deux dimensions, fictif, « construit » et sans chair… Pour moi, il est là, simplement pour protéger l’auteur qui n’a pas voulu totalement se dévoiler. Ce faisant, il fait obstacle au lecteur.

Cela n’enlève rien, évidemment, à la sensibilité et à la délicatesse de Sorj Chalandon que j’ai pu constater lors de son intervention. Je pense juste que c’est dommage… Plus intime (à la manière d’Annie Ernaux par exemple), son récit aurait gagné en force, à mon avis, mais l’auteur aurait bien évidemment pris alors le risque de trop s’exposer et d’en souffrir…

Comme moi Ys n’a pas été convaincue. Clara et Constance l’ont trouvé émouvant. Sylire a apprécié la réflexion sur l’amitié.

(La photo – prise en Bretagne – est un clin d’œil à nos cousins irlandais…)

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32 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Aifelle dit :

    J’ai toujours eu des réticences devant ce roman, il me semble que tu mets le doigt sur ce qui me gêne instinctivement. Comme j’ai envie de découvrir l’auteur, je tenterai « retour à Killibegs ».

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Aifelle : je n’ai pas encore lu la suite mais un de ces jours peut-être… Il parait qu’il est plus réussi, selon certains.

  2. keisha dit :

    Euh jamais lu l’auteur… Je crains ces histoires irlandaises, c’est peut être ça, je suis bête.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Keisha : tu as peur que le livre te saute à la figure? 😉

  3. Yspaddaden dit :

    Je ne dirais pas que je suis contente que tu n’aies pas apprécié, mais enfin, je me sens moins seule. J’ai trouvé ce livre très froid et suis restée comme toi à la lisière.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Ys : oui, j’ai lu ça. C’est vrai que devant le raz-de-marée de billets enthousiastes, on se sent parfois très seule quand on n’a pas apprécié! 🙂

  4. Je me dis que justement je l’apprécierai peut-être alors. Je n’aime pas les livres trop personnels.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Chaplum : effectivement, cela pourrait te convenir alors…

  5. kathel dit :

    La remarque de Manu est juste, pour qui n’aime pas les livres trop personnels, ce roman passe, et même plaît beaucoup… et cela a été mon cas. Je n’ai pas lu Retour à Killybegs par contre, que j’avais pourtant sorti à la bibli, je ne sais pourquoi…

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Kathel : c’est amusant, moi aussi je l’avais réservé mais une fois entre les mains, j’ai eu envie d’autres types de lectures… 🙂

  6. oceane dit :

    Pas lu ce récit. je connais cette histoire par d’autres biais un (mauvais) film fin des années 90 ( il y a Bruel dedans, voilà, voilà) et des articles de journaux…
    Je vais m’abstenir, j’ai du mal avec les traitres qui s’en sortent 🙂

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Océane : aujourd’hui, la situation est stabilisée en Irlande du Nord mais les cicatrices et même les plaies sont encore bien visibles…

  7. sylire dit :

    Intéressante ta réflexion. Je crois me souvenir qu’Yvon avait un peu la m^eme… Je comprends ce que tu veux dire mais cet aspect-là ne m’a pas trop dérangée. Je ne me suis pas focalisée sur le luthier.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Sylire : tu me connais, j’aime bien aller à contre-courant! 😉

  8. Yv dit :

    J’ai beaucoup aimé pour ma part, mais il faut dire que je l’ai lu après retour à Killybegs. Je ne sais pas si l’ordre joue dans l’appréciation ou pas. C’est vrai qu’on reste un peu à la lisère de la relation père/fils entre Tyrone et Antoine, mais tout est dans les non-dits ou plutôt les non-écrits. Retour à Killybegs est plus centré sur Tyrone lui-même est les raisons de sa trahison, et pour Océane, tu peux le lire, car Le traitre ne s’en sort pas si bien que cela. Disons que c’est une vraie histoire vraie et très très loin d’être manichéenne avec le bien d’un côté et le mal de l’autre.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Yv : je pense que les deux livres se répondent, en effet. Pas encore lu le deuxième pourtant…

  9. enna dit :

    Moi, mon coup de foudre avec l’auteur a commencé avec ce titre et je n’ai pas été déçue depuis! Mais heureusement que tout le monde n’aime pas les même livres 😉

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Enna : oui, je me souviens bien de tes joues toutes roses quand tu es allée lui parler! 😉

      1. enna dit :

        oui, peut-être, c’est vrai… 😉 mais j’étais d’abord une « fan » de ses romans avant d’être une fan de lui, vu qu’il ne me restait plus que son premier livre à lire quand on était à Rennes 😉

      2. Gwenaëlle dit :

        @ Enna : si je n’ai pas particulièrement apprécié Mon traître, j’ai par contre apprécié l’homme, notamment sa grande délicatesse, lors de la rencontre à Rennes. Je lirai d’autres livres de sa plume, je pense…

  10. constance93 dit :

    je regrette de te l’avoir si chaudement conseillé 😦
    nous avons des lectures très différentes :
    – pour moi, le narrateur-luthier, qui créé effectivement une distance avec le journaliste-auteur, est indispensable : dès lors que l’on rentre dans l’intime, le journaliste public ne peut plus exister.
    – ses motivations ? je ne suis pas sûre qu’il en ait : comme Sorj Chalandon, le luthier est tombé amoureux de cette région d’Irlande du Nord, il en a fait une seconde patrie. Sans doute se retrouve-t-il dans cette douleur partagée et cette lutte permanente pour la liberté et l’indépendance.
    – quant à sa relation avec Tyrone Meehan : tu n’as jamais été sous l’aura d’une personne qui dégage ce à quoi tu aimerais ressembler mais que tu ne pourras jamais atteindre ? n’as-tu jamais été prête à tout pour avoir son estime ?
    – je n’avais pas remarqué le manque d’évolution, j’y ferai attention lors de ma prochaine lecture
    – pour moi, les émotions sont à fleur de peau dans ce roman qui m’a fait pleurer plus d’une fois. la fiction a été à mes yeux un moyen pour l’auteur de se dénuder, chose qu’il n’aurait pu faire avec l’autobio. on serait rentrer dans l’événementiel, l’anecdote, le voyeurisme, alors qu’il s’agit à mes yeux de quelque chose de plus sensible qui se joue avec Mon Traître.

    devant les mêmes choses, nous avons vraiment des ressentis et des interprétations différents. tu as encore une fois une lecture très fine et je la respecte totalement tout en étant désolée que tu n’aies pas apprécié ce livre que je t’ai maintes fois conseillé. je dirai que c’est le risque de tout conseil suivi, et même de toute lecture. heureusement, il y a aussi les coups de coeur qui sont imprévisibles 😉
    bel été et à bientôt !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Constance : on sent la passion dans ton commentaire! 🙂 Je ne suis pas du tout déçue que tu me l’aies conseillé, ce roman. Le manque de consistance d’Antoine, face à Tyrone, très présent lui, m’a fait ressentir un déséquilibre dans l’histoire, qui m’a gênée. Un personnage très abouti face un autre, juste esquissé, j’ai trouvé ça boiteux. Je n’aurais pas souhaité pour autant une autobiographie, comme tu sembles le penser. Par contre, que l’auteur transfuse davantage de lui-même à Antoine, ça oui, ça m’aurait davantage touchée. Ce qui serait amusant, ce serait que tu relises ce livre dans vingt ans… peut-être l’âge est-il l’explication de nos deux lectures très différentes? 😉 Et même si on n’aime pas un livre, on en retire toujours quelque chose… donc pas de regrets, vraiment! 🙂

  11. Noukette dit :

    Mince… Chalandon fait partie de ces auteurs que je veux absolument découvrir cette année, avec Mon traître d’ailleurs pour commencer… J’espère être plus convaincue que toi !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Noukette : je l’espère pour toi! C’est toujours mieux, une lecture qui plait… 🙂

  12. Asphodèle dit :

    J’aurais tendance à suivre ton ressenti malgré toute la sympathie que dégage Mr Chalandon, ce livre ne m’a jamais attirée vraiment, peut-être le contexte IRA qui, s’il ne m’indiffère pas m’a un peu soûlée pendant des années… Et je te rejoins pour « l’âge » auquel on lit un livre, on ne le vit pas du tout de la même façon… D’ailleurs certaines relectures de livres aimés à l’adolescence devraient être fortement déconseillées… 😉 Alors que d’autres, comme les diamants, sont éternelles…

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Asphodèle : un peu comme les amitiés d’enfance, qu’on devrait parfois laisser tranquilles, elles aussi, au rayon des bons souvenirs… 🙂

  13. J’ai découvert Sorj Chalandon avec « Retour à Killybegs » qui m’a vraiment bouleversé et j’ai ensuite lu « Mon traître »…
    J’ai préféré « Retour à Killybegs » mais « Mon traître » a bien complété cette première lecture.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ A propos des livres : je lirai la suite et je suis curieuse de voir comment évoluera mon ressenti avec de deuxième opus.

  14. Midola dit :

    Il y a de fortes chances pour que tu préfères Retour à Killybegs où le personnage d’Antoine est beaucoup moins présent.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Midola : je compte bien le lire, en effet et je pourrai alors comparer! 🙂

  15. Anne dit :

    A voir les commentaires passionnés et très argumentés (comme ton billet), je suis bien impatiente de me faire ma propre idée !! L’Irlande du Nord et le conflit IRA m’intéressent toujours, j’ai beaucoup aimé le très personnel « Rien ne s’oppose à la nuit » de Delphine de Vigan mais parfois je dirais la même chose que Manu (je suis ambivalente, je sais, j’assume)… Je suis très curieuse !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Anne : je trouve que la curiosité, loin d’être un défaut, est une grande qualité! Alors tu n’as plus qu’à te plonger dans ce roman…

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