Enfances déglinguées

Une fois encore, le hasard a mis son nez dans mes choix littéraires et j’ai lu coup sur coup deux romans traitant de l’enfance. Entre Vie Animale, de Justin Torres et Room, d’Emma Donoghue, aucune place pour glisser poupées Barbie, soirées pyjamas et activités périscolaires faisant ressembler la journée de certains enfants à des emplois du temps de ministre. Non, il est question ici de ces enfants qui poussent, envers et contre tout, comme ces coquelicots dans le bord des autoroutes, comme ces plantes obstinées qui se développent dans les zones contaminées. Des enfants dont le principal tuteur est l’adversité. Voire la pauvreté, la violence ou la claustration. Rien de rose à priori dans ces récits durs, âpres, plus proches du poil à gratter ou du martinet que du doudou. Et pourtant…

Dans Vie animale, la famille, c’est la jungle, comme le dit la quatrième de couverture. Trois enfants entre sept et dix ans,  Joel, Manny et le plus jeune, le narrateur. Elevés comme des petits beagles, c’est à dire en tas, dans une confusion tantôt joyeuse, tantôt pathétique, par deux parents à peine sortis de l’enfance et qui peinent à joindre les deux bouts. La mère est blanche, petite, déphasée. Le père est portoricain, fort, joueur mais brutal et imprévisible aussi. Et souvent absent.

Dans le capharnaüm d’une maison sale, au réfrigérateur souvent vide, les trois enfants – souvent associés en un « on » compact – jouent, expérimentent, découvrent et se lassent. Leur vie, d’où l’école semble absente, est un feu d’artifice permanent, une explosion de rires, de coups, de colères et de règlements de comptes. Autrement dit, une longue succession d’excès et de paroxysmes.

En scènes découpées comme autant de tableaux, Justin Torres, avec une écriture qui tient plus de la sève que de l’encre, décrit ce quotidien pitoyable que l’imagination d’un enfant peut transformer en moment magique. Mais dans la dernière partie du livre, le récit prend un tour différent. Car, comme il arrive souvent dans les familles, l’un des fils – le narrateur, justement – prend conscience de sa singularité. Une différence qui fait voler en éclat le noyau dur familial et conduit à une fin que les premiers mots du livre laissaient déjà pressentir.

Le premier roman de cet auteur américain saisit et glace. Avec sensibilité et habileté, il fait en quelque sorte le tour de ces enfances gâchées, au sein de familles-meutes qui font le choix de maintenir à tout prix leur propre cohésion, face à une société qui les rejette –  ou du moins ne les accepte pas – au risque de broyer la personnalité dissonante de certains de leurs membres. Un livre court mais profondément marquant.

Room, d’Emma Donoghue aborde le thème de l’enfance, meurtrie par la folie des adultes, mais avec une toute autre approche. C’est par la voix de Jack que le quotidien très particulier de celui-ci et de sa mère se dévoile peu à peu. Entre Madame Télé et Monsieur Rocking-chair, l’environnement de ces deux-là semble bien exigu. Et qui est donc ce mystérieux Grand Méchant Nick qui vient la nuit faire grincer le lit de la mère? Peu à peu, le lecteur comprend que Jack et sa maman vivent enfermés dans une chambre de trois mètres sur trois. Prisonniers. Mais de qui et pourquoi? Et surtout comment pourraient-ils sortir de ce piège affreux?

Ce n’est pas le genre d’histoire qui m’attire d’emblée. L’enfance qui souffre, je préfère éviter mais là, poussée par une des participantes du cercle de lecture de ma médiathèque, j’ai eu envie de lire ce Room, à propos duquel de nombreux billets élogieux ont déjà fleuri. Commencé le soir, j’ai eu hâte de me réveiller le lendemain matin pour connaitre le fin mot de l’histoire. A vrai dire, je n’ai pas pu le lâcher. Et c’est en une soirée et une matinée que je suis venue à bout des presque 400 pages. Mon petit Read-a-thon à moi en quelque sorte…

Emma Donoghue, en choisissant de faire parler Jack, tient le côté glauque de cette histoire à distance. Mais cela permet de mieux faire ressortir l’horreur de la situation. On tremble, on frémit, on sent des impatiences dans ses membres à force de vivre avec eux, cloitrés. Et quand enfin la possibilité de mettre fin à ce supplice apparait, on sent comme une grande bouffée d’air frais. Durant toute leur captivité, la mère a protégé son enfant, en dessinant pour lui un monde tolérable, en trouvant des histoires et des explications à leur singulière situation. Avec une sorte de génie maternel, elle a mis Jack à l’abri de l’horreur qu’elle-même subissait. Mais contrairement à ce qu’elle imagine, s’échapper ne constitue pas le bout de sa peine.

Un livre fort, magistralement écrit, qui réveille au fond du lecteur de vieilles terreurs d’enfance et ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur l’amour maternel, la société actuelle et ses nombreux travers (le dialogue entre la mère et la présentatrice de show télévisé est un morceau d’anthologie!), les multiples aspects que peut revêtir l’enfermement, la résilience, etc…

En refermant le livre, voilà ce que j’ai pensé : Chapeau l’auteur!

Vie animale, Justin Torres, édition de l’Olivier. Les avis de Brize et Ys.

Room, Emma Donoghue, Stock, la Cosmopolite. Les avis de Mango et de Brize (encore!) dont les ressentis sont très proches du mien

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31 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Aifelle dit :

    Je partage tout-à-fait ton avis sur la lecture de Room, le genre de livre que l’on n’oublie pas. J’ai repéré aussi « vie animale », j’attends le bon moment, c’est tout de même éprouvant ces lectures où l’enfance est profondément malmenée.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Aifelle : ici aussi, il faut choisir son moment pour entamer la lecture de ces romans… L’enfance malmenée, il y a encore beaucoup à dire dessus…

  2. kathel2 dit :

    Je pourrais copier le commentaire d’Aifelle : je suis d’accord avec vous sur Room qui est une lecture marquante. Quant à Vie animale, je le note après ton avis !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Kathel : difficile de ne pas succomber à « Room ». Et Vie animale mérite vraiment d’être découvert. Mais ICB t’en parlerait mieux que moi! 😉

  3. Yspaddaden dit :

    Il me faut lire « Room » qui a tout pour me plaire.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Ys : c’est un livre qui a beaucoup de qualités. A découvrir!

  4. In Cold Blog dit :

    Il est vrai que l’enfance vue à travers le prisme de ces deux écrivains n’est pas des plus jouasses. J’avais beaucoup aimé « Room » et sa vision des événements vécus à travers les yeux de l’enfant mais, tu le sais, j’ai trouvé « Vie animale » beaucoup plus saisissant, moins « anecdotique ». Ce texte est d’une noirceur lumineuse qui m’a vraiment pris aux tripes.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ ICB : il n’aurait pas fallu que je lise ces deux romans à la suite il y a six mois, j’aurais déprimé! 😉 Je suis d’accord avec ta belle « noirceur lumineuse »! 🙂

  5. Amélie dit :

    J’avais repéré Room pour la bibliothèque où je travaille depuis un moment, je pense qu’il doit être arrivé. Encore un que je vais piquer aux étudiants ! Pour l’autre, je vais le noter !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Amélie : tu piques des livres aux étudiants? Rrrooohhh… je vais l’dire à ton père! 😉

  6. anne7500 dit :

    Eh bien de mon côté, je n’ai lu que 100 pages de Room et l’ai abandonné (pour sans doute ne jamais le reprendre) : j’ai détesté cette ambiance glauque tournant autour de ce petit garçon et je n’ai pas eu envie d’en savoir plus. Je devine que ce qui touche et malmène trop les enfants me dérange énormément (et pourtant je ne suis pas maman). Et comme la vie de lectrice ne doit pas être une torture, je reste très prudente face à ce genre de livres désormais…

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Anne : je comprends tout à fait ta réaction. Si quelqu’un ne m’en avait pas dit le plus grand bien, je ne l’aurais sans doute pas lu. Et si j’avais des enfants petits encore, je réagirais sans doute comme Océane… Mais maintenant j’ai deux grands mastar(d?)s qui mettent des beignes au premier qui les cherche 😆 Non, je blague. Enfin, à moitié… 😉

  7. sylire dit :

    Voilà deux coups de coeur que je garde en mémoire si l’occasion se présente… Tu en parles très bien.
    Sinon, rien à voir, j’ai gagné un Livre audio de Donna Léon (depuis le temps que je voulais lire cette auteure suite à tes billets !)

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Sylire : c’est le dernier? J’espère que ça te plaira, ils ne sont pas tous d’égale qualité. Bon, à dimanche alors? 🙂

  8. gambadou dit :

    Comme toi, ce n’est pas spécialement le thème qui m’attire, mais si tu as « avalé » 400 p en ce temps records et mis un coup de coeur, je vois mal comment je vais pouvoir passer à côté !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Gambadou : je pense que tu devrais le lire et peut-être le faire lire à tes élèves les plus grands. Il y a matière à de longues discussions dans cette histoire…

  9. Theoma dit :

    J’en garde un fort souvenir également.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Théoma : ça ne m’étonne pas!

  10. Mind The Gap dit :

    Je peux difficilement me tourner vers ce genre de livres et pourtant ta chronique donne envie. La souffrance des hommes ou des femmes est plus accessible à celle des enfants.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Mind the Gap : en fait, dans ce livre, à aucun moment l’enfant ne donne l’impression de souffrir, justement parce que sa mère l’a protégé. IL se pose beaucoup de questions, regarde le monde comme un candide. C’est pour cette raison que cette histoire est « lisible », même si ce qu’elle évoque de manière sous-jacente donne froid dans le dos…

  11. Joëlle dit :

    Petit commentaire décalé : j’adore le piaf curieux ! Qui en est l’auteur ?

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Joëlle : Merci! C’est moi qui l’ai fait!!! 😆

      1. Joëlle dit :

        Je suis conquise par la finesse du trait et la candeur de ce petit oeil rond ! Dis, tu me dessinerais un piaf ? Je pourrais te « payer » non pas en monnaie de singe mais en tricotage, couturage, brodage home made 😉

      2. Gwenaëlle dit :

        @ Joelle : ça devrait être possible… Dis-moi par mail ce que tu veux exactement. 🙂

  12. ohoceane dit :

    Je n’ai lu que Room, en janvier, et je me souviens encore presque par cœur de certains passages…. J’étais en larmes tout du long, pourtant aucun misérabilisme, rien de glauque, juste l’amour d’une mère pour son fils, et des mots tellement, tellement tendre et positif. C’est mon coup de cœur des quelques dernières années j’avoue….

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Océane : c’est un livre qui m’a marquée aussi, c’est certain!

  13. sylire dit :

    A priori c’est le dernier.
    A dimanche 🙂

  14. blogclara dit :

    Room a été une claque !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Clara : ça ne m’étonne pas… J’aurais pu en faire des cauchemars…

  15. Je n’ai lu ni l’un ni l’autre mais suis intéressée par les deux. C’est vrai que l’on ne peut se limiter aux enfances heureuses, hélas! et faire découvrir la réalité , c’est aussi le rôle de la littérature.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Claudialucia : ces deux livres sont très différents et très réussis, chacun dans leur style. Je te les recommande!

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