Le peintre d’éventail

Il faudra qu’un jour les scientifiques se penchent sur l’effet que peut avoir une belle couverture de livre sur un amoureux de la lecture…

P1040145Car après avoir lâché en cours de route Géométrie d’un rêve, je n’avais pas spécialement envie, là, tout de suite, d’un livre d’Hubert Haddad. Mais c’était sans compter sans cette couverture superbe, tentatrice, qui m’a happé le regard, forçant ma main à se tendre et à se saisir de l’ouvrage…

Le peintre, c’est Matabei Reien, un homme qui a fui la ville à la suite d’un accident de voiture où une jeune fille a perdu la vie et qui s’est réfugié dans la contrée d’Atora, d’où celle-ci était originaire. Il s’installe dans la pension de Dame Hison, une ancienne courtisane. Là, il fait connaissance avec les autres pensionnaires ainsi qu’avec Osaki Tanako, un peintre d’éventails.

Matabei s’attache au vieil homme et au jardin magnifique que ce dernier entretient. Une complicité nait entre eux et Matabei devient alors, sans vraiment l’avoir voulu, son disciple. Plus tard, il aura à son tour un apprenti en la personne de Hi-Han, le narrateur de cette histoire.

Dans le cadre idéal de ce jardin dont les couleurs changent au fil des saisons, l’amour va et vient. Les hommes et les femmes s’aiment ou se déchirent. Les esprits sont partout et le temps semble suspendu.

Je n’en dis pas plus. C’est un livre magnifique. Hubert Haddad a su merveilleusement transcrire ce Japon millénaire et son âme. Comme le peintre d’éventail, il le fait avec grâce et simplicité. Les mots, précis, ajustés, longuement polis, font surgir les perspectives du jardin et des âmes de ceux qui y vivent. Il y a tant de passages superbes qu’il est impossible de tous les citer.

Le ciel peu à peu s’éclaircit ; du brouillard ne persistait plus qu’un nimbe entre le soleil et les contours bleutés du lac. Ce jour d’automne était d’une insolite douceur après les pluies de tempête. Une quiétude un peu irréelle émanait du rapprochement fondu des perspectives coulissant comme de fins décors de théâtre. Par contraste, gigantesque, le volcan éteint pivotait avec lenteur et solennité autour de la barque minuscule. Les rives les plus reculées échappaient à son ombre, du côté des plantations de théiers. Sur fond de rochers et de lianes, à l’abri d’un grand cèdre, une pagode à deux niveaux se dédoublait elle aussi, dans ces eaux profondes qui selon l’orientation, viraient du noir anthracite au vif argent.

Mais là où tout n’est que calme et volupté, peut aussi surgir l’imprévu ou le drame. La nature patiemment maîtrisée se rebelle parfois et c’est alors le chaos qui prend la place de l’harmonie. Les productions humaines, si délicates fussent-elles, sont alors bien fragiles et dérisoires. Cependant, il est du devoir des hommes, d’un homme, de les sauver pour que subsiste, malgré la mort et la désolation, l’esprit du sublime Japon…

La vie est un chemin de rosée dont la mémoire se perd, comme un rêve de jardin. Mais le jardin renaîtra, un matin de printemps, c’est bien la seule chose qui importe. Il s’épanouira dans une palpitation insensée d’éventails.

Le peintre d’éventail, Hubert Haddad, Zulma. 

L’avis de Jérôme.

 

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36 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Aifelle dit :

    Je l’ai noté tu penses bien, ainsi que le recueil de haïkus qui va avec. Mais il va falloir attendre un peu. Les couvertures de Zulma sont tentantes comme les bocaux de bonbons.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Aifelle : ça ne m’étonne pas de toi! Jolie ta comparaison entre les couvertures de livre et les confiseries. 🙂

  2. sylire dit :

    Je n’avais pas encore lu d’avais sur cet ouvrage mais je pense qu’il ne passera pas inaperçu dans la blogo vu ce que tu en dis.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Sylire : je pense qu’il fera son petit bout de chemin… 🙂

  3. Yspaddaden dit :

    Moi tu vois, je n’aime pas les couverture de chez Zulma… encore que celle-ci est moins criarde et géométrique que d’autres.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Ys : je ne les aime pas toutes, les couvertures de Zulma, mais celle-ci m’a vraiment « parlé »!

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Lucie : la dévoreuse de livres que tu es va en faire son quatre-heures! 😉

  4. Celui-ci,je veux le lire aussi !
    Pour les couvertures,ce doit être comme les parfums dans les boutiques de vêtements:étudié pour.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Mireille : oui, là, les feuilles de bambous de la couverture sont en relation directe avec l’histoire en tout cas…

  5. kathel dit :

    Il est dans ma pile à lire depuis deux semaines environ… un petit cadeau irrésistible qui devrait faire partie de mes prochaines lectures !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Kathel : ah, toi aussi tu es pour les petits plaisirs égoïstes? 😉

  6. Jérôme dit :

    Un livre magnifique, c’est tout à fait ça. Quel plume ce monsieur !
    Je rajoute ton superbe avis à la fin de mon billet^^

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Jérôme : on sent que chaque mot est choisi et serti comme une pierre précieuse dans un bijou!

  7. In Cold Blog dit :

    Euh…, je ne sais qu’en penser. Une chose est sûre, j’ai souvent lu du beau et du bien au sujet de cet auteur que je n’ai encore jamais lu.
    (PS : je vote pour l’étude scientifique de l’effet des couvertures sur le comportement du lecteur)

    1. Gwenaëlle dit :

      @ In Cold Blog : peut-être auras-tu envie de le découvrir un de ces jours, à force de lire des billets tentateurs? Je note ton vote! 😉

  8. anne7500 dit :

    Ah je me réjouis de le lire bientôt, ainsi que les haikus assortis !!

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Anne : je pense que ça te plaira! Je n’ai pas craqué pour les haïkus, j’ai été presque raisonnable! 🙂

  9. ohoceane dit :

    Moi aussi je suis sensible aux belles couvertures, et celles du serpent à plume sont belles…

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Océane : aussi oui… 😉

  10. emmyne dit :

    Même problème de couverture, et pourtant, comme toi, après une déception de lecture signée Hubert Haddad, mais art, jardin, Japon… un sublime roman !

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Emmyne : eh oui! 🙂

  11. Yv dit :

    Je n’ai pas tout aimé de H. haddad, mais lorsque ça marche, c’est absolument fabuleux. Et puis, les couvertures Zulma sont souvent très belles, une page que l’on reconnaît aisément.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Yv : oui, il y a une vraie identité graphique chez Zulma. Après, on aime ou pas. Pour Haddad, j’apprécie sa prose mais pas toujours ses histoires.

  12. Asphodèle dit :

    ouille ouille ouille, tu me fais faire un écart de régime palesque là !!! Les extraits sont magnifiques, comme tu le dis chaque mot est équilibré, l’ensemble, musicalement est parfait ! Noté, noté…

  13. constance dit :

    très beau billet qui donne envie de se laisser tenter, surtout que j’étais sortie assez convaincue d’un autre roman d’Hubert Haddad, Opium Poppy, persuadée que cette plume pouvait écrire de grandes et belles choses.
    avec la confiance que j’accorde à ton point de vue, me voilà confortée dans cette impression. je note le titre, merci 🙂

    1. Gwenaëlle dit :

      Tu me fais trop d’honneur!
      😉 contente de te revoir par ici…

  14. Bonjour,
    je partage votre enthousiasme pour ce livre. L’écriture est pleine de grâce et envoûtante, les mots sont choisis et assemblés pour donner du plaisir au lecteur. C’est un véritable travail de jardinier des mots. Les tableaux que dépeint Hubert Haddad nous évadent réellement au coeur des lieux évoqués.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Marianne : merci pour votre commentaire. « Jardinier des mots » quelle belle expression!

  15. Grimmy dit :

    Je suis en train de le lire. J’aime beaucoup l’écriture de H. Haddad. Je vois que tu as lâché Géométrie d’un rêve. C’est un des romans que j’ai préférés.

    1. Marianne dit :

      J’ai beaucoup apprécié ce livre. Non seulement pour les personnages et leur histoire mais également pour le talent de l’auteur. Je l’avais repéré en librairie car j’ai aussi les 2 ouvrages « Le magasin d’écriture » et « Le nouveau magasin d’écriture », véritable trésor présenté par un auteur animateur d’ateliers d’écriture. Or, l’écriture, est ce que j’aime particulièrement. Je ne manquais donc pas d’être au rendez-vous de cet orfèvre des mots.

      1. Gwenaëlle dit :

        @ Marianne : j’ai aussi le Magasin d’écriture. Une vraie bible!

    2. Gwenaëlle dit :

      @ Grimmy : De Géométrie d’un rêve, j’avais beaucoup aimé la prose. Moins l’histoire qui se perdait en cours de route…

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