La Fabrique des Imposteurs

imgresJe ne me plonge que très rarement dans le brouhaha médiatique, mais j’aime, entre deux romans, lire parfois un essai. Le livre de Roland Gori aborde le thème de l’imposture, et à travers lui, questionne notre société de la norme, de l’expertise, où la forme tend à prendre de plus en plus le pas sur le fond.

S’appuyant sur des exemples très concrets – agences de notation, scandale du Mediator, certification, etc… – l’auteur montre que notre société, « plus soucieuse de l’apparence des actes que de leurs effets et de leurs vertus », encourage l’imposture.

Parmi les premiers agents de ce phénomène : la norme. La norme qui a, insidieusement, gagné toutes les strates de notre société, depuis la première année de maternelle jusqu’à l’entretien individuel du salarié, en passant par les ampoules, l’alimentation et la circulation en ville. La norme qui encourage la conformité des opinions et des positions, au détriment de la créativité. La norme qui chasse toute pensée critique.

La norme, pour ce capitalisme-là, c’est un travailleur intermittent, disponible en permanence, taillable et corvéable à merci, auquel on garantit un minimum de subsistance, bref une sorte de nouveau serf, sans attache nationale, culturelle, linguistique, sans histoire, sans subjectivité. Le travailleur idéal, c’est celui qui fait corps avec les exigences du marché, sans prétention à la citoyenneté, sans trop d’états d’âme autres que ceux que lui procurent les médias.

La norme ne produit donc pas autre chose qu’un nouveau « prolétariat », ce gros mot qu’on n’a quasiment plus le droit de prononcer, sauf si l’on cherche à se faire taxer de communiste nostalgique (ça, c’est moi qui le dis)…

Dans un mode régi par la norme, et dont les contours sont dessinés par les seuls « experts », le danger provient, dit l’auteur, de la « rencontre des possibilités nouvelles et inégalées qu’offre le système technicien avec la dimension de tyrannie latente dans tout régime politique ». Nos vies décrétées par des algorithmes et soumises à l’œil froid et scrutateur des caméras de Big Brother, ce n’est pas de la science-fiction. C’est pour hier…

Le livre de Roland Gori démonte bien le mécanisme à l’œuvre. Soumis à une évaluation perpétuelle, les humains n’ont quasiment plus d’autre choix que de se soumettre, puisque en effet, vu le taux de chômage, l’alternarive se résume bien souvent à ça ou la porte. Laissant de côté savoir-faire et créativité, ils deviennent uniquement soucieux d’entrer dans les cases qu’on a dessinées pour eux. De la même manière qu’un individu, dans un environnement particulier, peut être amené à se construire une personnalité en faux-self.

Nous ne sommes rien moins, dit l’auteur, que dans un état de sidération culturelle, résultat de la logique néolibérale. « Il est clair pour moi, ajoute-il, que les souffrances psychiques et sociales qui n’ont eu de cesse de se développer par la peur du lendemain, dans la montée des incertitudes, dans l’angoisse de la précarité, proviennent de cette hégémonie culturelle et politique du néolibéralisme ». Il suffit alors d’arrêter un temps sa lecture pour penser à tous ces drames au travail, au harcèlement moral, à ces jeunes qui, à vingt-cinq ans, gagnent quelques centaines d’euros et ne peuvent vivre ailleurs que chez leurs parents, à ces émissions débiles qui occupent notre temps de cerveau disponible…

L’essai de Roland Gori est dense, fouillé et j’ai souligné de très nombreux passages. Il pointe une dérive d’autant plus dangereuse qu’elle se fait sans clairon ni trompette et touche toutes les sphères : politique, économique, sociale, culturelle. L’auteur termine avec ces mots qui sonnent comme un appel au réveil :

La grande pauvreté aujourd’hui est aussi celle de notre manière monotone de voir le monde, de le dire, de le penser. La misère est autant matérielle que symbolique, son traitement aussi. Il faut rendre au langage, en politique comme ailleurs, la puissance symbolique, l’efficacité performative qui a fondé les démocraties en répondant à « l’impatience d’égalité ». Il faut permettre au langage et à la parole politiques de troubler l’ordre « normal ».

Un livre passionnant – excepté un passage un peu « psychanlysant », que j’ai trouvé obscur – qui se lit avec une relative facilité. Un bon point de départ pour une réflexion de fond avant le marché de dupes les enjeux électoraux qu’on va bientôt nous vendre…

La fabrique des imposteurs, Roland Gori, Les liens qui libèrent.
En lien, l’Appel des Appels, dont R. Gori a été l’initiateur, qui veut remettre l’humain au cœur de la société.

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15 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. SpirituElle!Lui! dit :

    Intéressant! Très intéressant même. Merci. Bonne journée

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Spirituelle : Merci d’être passée! J’ai comme l’impression que les essais intéressent moins que les romans. Pourtant, on a besoin de réflexions approfondies parfois.

  2. aifelle dit :

    J’ai entendu assez longuement l’auteur à la radio et je l’ai trouvé passionnant. J’hésite toujours à me lancer dans des essais, ne sachant pas s’ils seront abordables ou trop savants. Un auteur peut très bien parler et faire un livre ennuyeux et vice-versa.

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Aifelle : j’ai trouvé le livre plutôt facile à lire, clair, à part un passage où le psychanalyste qui sommeille en l’auteur se lâche, mais ce ne sont que quelques pages sur l’ensemble qui offre une vision vraiment intéressante de la crise que nous traversons aujourd’hui.

  3. Ah! Voilà qui me plairait!! J’aimerais bien le lire et je retiens le titre.En tout cas je suis entièrement d’accord avec sa thèse. On est en train de fabriquer un nouveau type de prolétariat corvéable à merci et jetable à souhait. Je me souviens avoir découvert, quand j’étais jeune, la condition des employés des grands magasins dans le Zola du Bonheur des dames et avoir été horrifiée. Et bien c’est ça! On est revenu au XIX siècle pour l’emploi, adapté bien sûr au XXI siècle. C’est à dire avec un patronat non à l’échelle d’un pays comme avant mais du monde et bien plus puissant et organisé; et avec des politiques qui leur mangent dans la main et font le sale boulot!

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Claudia : il faut le lire alors! 🙂

  4. sylire dit :

    Je ne lis quasiment pas d’essais. Dans une autre vie, où j’aurai plus de temps ?

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Sylire : ah, dommage ce temps qui file toujours trop vite. C’est revigorant pour l’esprit de lire un bon essai! 🙂

  5. jerome dit :

    Longtemps que je ne crois plus aux évaluations et aux expertises. Voila un essai qui me tente bien du coup^^

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Jérôme : eh bien, laisse-toi tenter! 😉

  6. on savait que les experts faisaient plus de mal que de bien à notre société, mais moi je suis contente qu’on dénonce cette saleté de norme qui, pour peu que tu n’y entres pas tout à fait, te gâche littéralement la vie. Maintenant, j’ai assez peu d’illusion en ce moment pour me plonger dans un doc qui ne risque pas l’optimisme non ?!

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Sous les galets : l’auteur termine sur une note positive, mais pour que ça change, il faudrait que nous nous manifestions davantage, nous tous autant que nous sommes, qu’on fait entrer de force dans le moule d’un monde qui ne nous convient plus.

  7. liliba2 dit :

    Sans doute passionnant, mais je crains que ma fatigue le soir ne me permettent pas de lire correctement ce genre de bouquin sérieux…

    1. Gwenaëlle dit :

      @ Liliba : dommage… 🙂

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