Toi, mon fils…

Tu es parti en cours, ce matin, comme tous les matins. Un peu à la bourre, de mauvais poil, excédé par un rien, mais sentant bon cette eau de toilette que je t’ai offerte pour tes seize ans. Alors que je me dis que, malgré tes colères, malgré mon exaspération, tout n’est pas si mal engagé entre nous. Et moi, je suis maintenant seule dans ta chambre. Ta chambre! Une plaine après la guerre… Un Tchernobyl vestimentaire… Il y en a partout. Même sur la tringle des rideaux, où trône une chaussette de sport où ton gros orteil a fait un trou. Un décorateur dans l’âme. Je l’ai toujours dit. Surtout quand tu ornais de fresques d’avions en flammes les murs blancs de ta chambre. Tu avais quatre ans. Tu étais si mignon.

Ce jour de repos ne s’annonce pas de tout repos pour moi. A voir ce bazar indescriptible, j’ai envie de repartir sur la pointe des pieds pour ne surtout rien déranger. Refermer la porte et ne plus y penser. Mais il y a ce cahier qui était resté ouvert sous ton oreiller. Je l’ai tiré doucement. L’oreiller portait encore l’empreinte de ta tête. Quels rêves as-tu faits cette nuit? Ouvert, le cahier caché dessous comme une invitation à le lire. Est-ce que j’ai envie de le lire? Non. Peut-être devrais-je. On ne sait jamais. Tu y révèles peut-être des secrets qu’un parent devrait connaître. Et je dirais ensuite que c’était pour ton bien. Mais non. Mon pouce feuillète le coin qui dépasse. Et comme dans un flip-book, je vois ta silhouette qui se déplace. Tu dois descendre du bus à cette heure-ci, entrer dans le lycée pour sept longues heures de cours.

Certains pourraient tuer pour retrouver leur jeunesse. Pas moi. Je ne t’envie pas, et pour rien au monde, je ne revivrais ces années d’adolescence où l’on a l’impression que rien de ce que l’on fait ne tient debout. C’est vrai, souvent je râle, mais je sais aussi à quel point c’est difficile de mûrir, d’exister, d’être soi sans se singulariser aux yeux des autres. Toutes ces choses que je n’ai jamais su vraiment faire. Tu grandis. Non, tu ne grandis pas, tu pousses, comme une asperge sauvage, un champignon après la pluie, à une vitesse vertigineuse qui me laisse parfois désemparée. Hier, tu dormais avec un doudou, et aujourd’hui, tu te rases un matin sur deux.

Ce que tu as écrit dans ce journal, un jour, tu le reliras et tu auras cette curieuse impression, comme si celui qui avait écrit ces lignes n’était pas vraiment toi. Un autre, qui te fera sourire par sa naïveté et ses emportements d’enfant, ses serments jurés qui durent le temps que fonde la guimauve que tu poses parfois sur ta langue en me disant que tu aimes ces bonbons mous plus que tout. Comment je le sais? Parce que j’ai fait comme toi quand j’avais seize ans. Et si je ne le lis pas, ton journal, c’est parce que je sais ce que cela fait de voir son territoire intime investi, foulé aux pieds, moqué. L’histoire, contrairement à ce que l’on dit, ne se répète pas forcément, et je laisse tes secrets d’enfant là où ils sont, dans ce cahier que rien ne distingue vraiment des autres, sinon qu’il dort sous ton oreiller, comme pour recueillir plus facilement tes pensées qui s’égouttent, une à une, entre le soir et le matin, alors que les étoiles s’allument dans le ciel sombre et que tu fumes une dernière cigarette devant la fenêtre ouverte pour que je ne me doute de rien. Mais je n’ai pas besoin de savoir, mon grand, ni besoin de te lire. Je sais. Tout simplement. Après tout, tu es et seras toujours mon enfant.

Sous mon pas, le plancher craque, et sans plus rien déranger, je referme la porte doucement.

© GP

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16 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. lucie38 dit :

    il est beau ce texte, merci.

    1. @ Lucie : merci la facétieuse! 🙂

  2. Gaëlle dit :

    Oh bah oui mais si tu me donnes envie de pleurer dés le matin. Je souhaiterias que tous les parents du monde respecte ça comme toi. Merci pour lui, merci pour nous de nous avoir livré ce texte.

    1. @ Gaëlle : merci à toi! Et profite bien de ta puce parce que ça pousse très vite! 🙂

  3. manika27 dit :

    Très beau texte dans lequel beaucoup de mamans font se retrouver !

    1. @ Manika27 : je ne vais pas dire qu’on est toutes pareilles, mais pas loin… 😉

  4. loicroussain dit :

    Respecter toutes les intimités, primordial dans l’éducation…
    LOIC

  5. flipperine dit :

    il faut laisser l’intimité aux enfants

    1. Flipperine : bien sûr, c’est ainsi que commence le respect…

  6. ohoceane dit :

    C’est très beau, et me fait penser à ce que j’essaie de construire avec mon propre fils 🙂 les fictions ont toujours du bon 🙂

  7. Valentyne dit :

    Oh je me souviens d’un atelier Skriban avec ce thème ….
    Ma fille entre dans l’adolescence , elle est très gaie et a plein d’amis, je crois que si je la voyais changer d’un coup et se renfermer …et bien je crois que je lirai peut être ce qu’elle écrit …c’est mal ….mais bon ….

    1. @ Valentyne : tu as bonne mémoire, c’est un texte que j’ai repris de cet atelier. Sans forcément violer l’intimité de ta fille, tu essaierais sans doute de comprendre pourquoi. Et ce serait bien normal!

  8. Itzamna dit :

    C’est beau de prendre le temps d’écrire de telles choses. Quand ton fils te lira, il sentira à quel point tu l’aimais à ce moment précis. Comme tous les parents, j’avais ouvert un cahier à la naissance de ma fille… c’était il y a 4 ans, mais il est presque vide. Le temps passe si vite.

    1. @ Itzamna : le temps passe encore plus vite dès qu’on a des enfants… 🙂

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