Le crime aurait pu être parfait…

Les  récentes mésaventures de Jérôme, qui a trouvé sous le sapin LE livre qu’il ne voulait surtout pas lire, m’ont inspiré ce petit texte. Bien sûr, toute ressemblance avec les personnages existants est purement fortuite et totalement involontaire…

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Tous les ans, c’est le même scénario. Vous chargez discrètement votre père de dissuader – en douceur – votre mère de vous offrir un livre. Votre mère, en effet, qui n’a pas ouvert ce genre d’objet depuis trente ans et fuit les librairies comme d’autres les sex-shops, s’est mis en tête, depuis que vous avez bêtement lâché dans une conversation familiale que vous teniez un blog, de vous offrir systématiquement un roman à Noël. Comme elle n’a aucun repère – et soyons franc, aucun goût – en matière littéraire, elle se plante. Forcément. Elle fait confiance au libraire – Monsieur Marchot, simple marchand de journaux de son état – ou pire aux bandeaux dithyrambiques qui ornent les dernières nouveautés. Et elle choisit sans faillir le seul bouquin que vous aviez décrété ne jamais lire, même sous la torture.

Cette année, c’est Le Royaume, de Carrère, que vous avez trouvé au pied du sapin. Un pensum de 700 pages, c’est beaucoup. C’est même trop. D’habitude, vous faites l’effort de lire le présent maternel, au moins en diagonale. Depuis toujours, vous êtes le préféré de votre maman. Ça vaut bien quelques concessions. Mais là, non. Impossible. Le pavé risquerait de vous rester sur l’estomac – si, si, c’est prouvé, il y a des neurones dans le système digestif – et pire, de nuire à votre image de blogueur rock’n roll en dispensant autour de votre blog une aura catholique du plus mauvais effet. Alors vous êtes là, avec ce maudit roman entre les mains et vous cherchez une solution pour le faire disparaitre. Purement et simplement. Perdu, pas lu. C’est aussi simple que cela. Après tout, on perd son portable, son parapluie, son chien, alors pourquoi pas un bouquin?

Vous n’êtes pas mesquin au point de le revendre sur LeBoncoin. Vous n’êtes pas assez méchant pour l’offrir à votre pire ennemi. Et puis d’abord, c’est qui, votre pire ennemi? Vous ne pouvez pas en faire don à la bibliothèque, ça finirait par se savoir. Votre mère a des amies qui lisent. Et même des amies qui lisent beaucoup. Surtout les livres à bandeau recommandés par Monsieur Marchot, le marchand de journaux. Alors que faire? Vous ne pouvez pas le jeter. Un livre, même mauvais, même raté, même lourd, est un objet sacré qu’on ne peut pas traiter comme n’importe quel navet avarié. Vous avez pensé au destructeur de documents, au boulot, mais c’est un peu comme la poubelle, ça ne se fait pas.

Vous cherchez désespérément le plan ultime pour le crime parfait. Faire disparaitre le corps, sans laisser ni traces, ni indices. Sans témoin non plus. Sinon vous êtes sûr que le petit dernier va aller cafter à sa mère-grand. Tu sais, mamie, papa il a fait une expérience,  il a fait brûler ton livre dans la cheminée! Ben, ça brûle pas bien… Rupture assurée… Un instant, pourtant, vous caressez cette idée démoniaque. Incident diplomatique, ça voudrait dire plus de livre à Noël… Et puis vous vous souvenez que vous êtes le fils préféré. Vous ne pouvez pas briser le cœur de votre maman. Alors que faire? Que faire? Vous n’imaginiez pas qu’un bouquin, ça pouvait être aussi encombrant qu’un corps. Aussi délicat à escamoter. Vous devriez lire davantage de polars, ça pourrait vous donner des idées, pour l’année prochaine…

Soudain, un éclair de génie! Une idée formidable : vous allez faire comme ces gens qui laissent des livres sur les sièges du métro, les tables des cafés, les bancs des squares. Vous allez mettre un petit mot dedans pour que celui qui le trouve le prenne. Et le lise. Et bon vent! Aussitôt dit, aussitôt fait. Trois lignes sur une feuille volante et vous voilà dans le jardin public. Le premier banc n’est pas libre; le second est plein de guano; le troisième est juste par-fait! Vous vous asseyez cinq minutes, faites semblant de parcourir les pages, puis posez le roman à côté de vous. Ensuite, nonchalamment, vous vous relevez et partez, le cœur léger, doublement satisfait : vous vous êtes débarrassé de l’encombrant, sans passer par la case poubelle, et vous allez sans doute faire le bonheur d’un passant féru de littérature germanopratine. Vous voilà dans la rue, sifflotant… quand une main vous stoppe dans votre élan en vous attrapant – et déboitant du même coup – l’épaule. Un gaillard géant en survêtement et écouteurs sur les oreilles vous toise. Une frayeur obscure vous saisit. Vous déglutissez. Vous êtes déjà prêt à donner portefeuille et portable, sans opposer aucune résistance. Le garçon vous tend Le Royaume, d’un geste impérieux. Au même moment, un rayon de soleil tombe sur lui, faisant briller sa peau grasse d’adolescent boutonneux.

– Hé, M’sieur, z’avez oublié vot’ bouquin, là-bas, sur le banc…

Il vous semble alors que c’est Dieu lui-même qui vous envoie un de ses fameux commandements : TU LIRAS LE LIVRE DE TA MERE! Contrit, et mimant parfaitement une reconnaissance que vous êtes loin d’éprouver, vous reprenez le livre. Dans l’adversité, vous décidez de rester digne. Et puisque Dieu le veut, vous lirez le Royaume, mais d’abord, vous faites un détour par le marchand de spiritueux : un tel sacrifice nécessite un anesthésiant d’au moins douze ans d’âge… 

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21 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. liliba2 dit :

    Rhoooo j’adoooore !!!!!

    1. @ Liliba : Merci! 🙂 Il était temps de retrouver le sourire…

  2. Brize dit :

    Ah ! Ah ! J’ai bien ri !!!

    1. @ Brize : c’était le but! 🙂 Merci.

  3. Amélie dit :

    Rhâââ !!! Excellent ! Merci pour ce sympathique texte sur les textes… maudits ? Ca se dit, ça ?

    1. @ Amélie : maudit, peut-être pas… mais pas au goût de tout le monde! 🙂

  4. anne7500 dit :

    Excellent ! J’adore tes nouveaux billets « lecture » 😉

    1. @ Anne : voilà qui me fait plaisir! 🙂

  5. loicroussain dit :

    Superbe ! Un « camarade » m’ prêté, une fois, un livre – un pavé, aussi, traitant de l’histoire de Cuba, et surtout de la situation actuelle de ce pays … Il est, lui, passionné par ce sujet, et même un peu buté au point d’être persuadé que c’est forcément le cas de tout le monde : Comment pourra

  6. loicroussain dit :

    pardon, mon doigt a dérapé ! je disais donc que le copain en question pensait que j’allais être persuadé par cette lecture … J’ai réussi, avec peine, à lire une vingtaine de pages d’un lourd plaidoyer géopolitique, étant obligé de prendre mon dictionnaire toute les 10 lignes … Puis je me suis souvenu des « droits du lecteur », de Daniel Pennac : « entre autres, « le droit de ne pas lire » … ouf !
    J’ai rapporté le livre, et j’ai dit, sans vergogne, ce que je pensais (du début). Je le lui ai dit, parce que nous nous connaissons assez pour cela, sinon …
    Loïc

    1. @ Loic : oui, pas toujours facile de refuser un livre gentiment prêté… Et encore moins de descendre en flèche un bouquin que (presque) tout le monde a aimé…

  7. Stephie dit :

    Ah j’adore !! Quelle horreur ces gens qui veulent à tout prix nous faire lire des trucs dont on se serait bien passé. Et dont on sait qu’ils vont revenir à la charge pour avoir notre avis… Mais là, la brique de 700 pages, c’est vraiment le cadeau empoisonné. Sympa de se marrer au réveil 🙂

    1. @ Stephie : Merci! Oui, un peu d’humour dans ce monde de brutes, ça ne peut que faire du bien! 🙂

  8. flipperine dit :

    c’est dur de se débarrasser d’un livre autant le mettre dans sa bibliothèque et attendre d’être en forme pour le lire

    1. @ Flipperine : tout le monde n’a pas ta sagesse! 😉

  9. Valentyne dit :

    Très drôle 🙂
    Et bien vu 🙂

    1. @ Océane : et comment t’en es-tu sortie? 🙂

  10. martine27 dit :

    Bien essayé !

    1. @ Martine : eh oui… On ne gagne pas à tous les coups…

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