Variations autour de la figure de l’imposteur

Ma récente lecture du roman de Joël Dicker La vérité sur l’affaire Harry Québert, longtemps après le buzz médiatique que sa sortie a occasionnée, me donne l’occasion d’évoquer la figure de l’imposteur (avis aux futurs lecteurs : ce billet dévoile quelques aspects du roman…)

L’intrigue

imgresMarcus Goldman, jeune et brillant écrivain américain, est confronté au syndrome de la page blanche. Harry Québert, son ami et ancien professeur d’université l’invite alors chez lui, dans le Maine, afin de l’aider à retrouver l’inspiration. Dans la maison de Goose Cove, près de la petite ville d’Aurora, Marcus découvre par hasard que l’homme qu’il considère comme son mentor et admire pour son œuvre magistrale – dont le roman « Les Origines du Mal » est le titre le plus emblématique – est jadis tombé amoureux d’une jeune fille de quinze ans. Découverte absolument choquante dans l’Amérique puritaine des années 2000 (mais l’Amérique n’a-t-elle pas été toujours puritaine?). La découverte du cadavre de cette jeune fille, dans le jardin même de la maison d’Harry Québert, quelques semaines plus tard, va déclencher des réactions en chaîne et amener Marcus à enquêter sur le passé d’Harry.

Tous imposteurs?

Parmi les nombreux thèmes abordés, celui de l’imposture figure en bonne place. D’abord à travers le personnage de Marcus Goldman, dont la réputation de « formidable » a été, par lui, construite de toutes pièces. Comprenant très tôt l’importance de l’image et de la vacuité que celle-ci peut parfaitement dissimuler, l’ex-étudiant a en effet su tirer parti des opportunités, de la crédulité de ses camarades et professeurs, ainsi que de l’importance des chiffres et des classements qui en résultent dans notre société moderne. Sa panne d’écriture n’est alors peut-être que la confrontation à sa propre limite. Saura-t-il la dépasser?

Cette épisode me valut de voir mon nom s’afficher sous les catégories sports, sciences et prix de camaraderie du tableau des mérites, que j’avais rebaptisé le tableau démérite, pleinement conscient de mes impostures

Tout au long du roman, d’autres impostures se révèlent : celle d’Harry Québert qui a bâti sa renommée sur un texte qui ne lui appartenait pas, celle d’Elijah Stern dont l’attitude de mécène n’était motivée que par une très ancienne culpabilité, celle du père de Nola qui voulait à tout prix sauver les apparences.

Le roman lui-même, lauréat du Grand Prix de l’Académie Française, a fait hurler certains critiques et lecteurs à l’imposture. « Mal écrit, à peine français, resucée d’un roman de Philip Roth, roman de gare, de plage, torchon, degré zéro du style » : tels ont été les délicats commentaires de ceux qui, en attaquant le livre de Dicker, défendaient une certaine idée de la littérature. La bonne, la seule, la vraie, la pure, celle qui dérange, celle qui cache parfois sous des phrases à rallonge l’absence d’intrigue, celle qui se déguste entre initiés à même de comprendre toutes les subtilités qui figurent entre les lignes. Bref, le roman a fait couler de l’encre, en bien comme en mal. Mais comme le dit Barnasky, l’odieux éditeur de Marcus Goldman : peu importe, du moment que tout le monde en parle!

La fabrique des imposteurs

Sans m’étendre sur les qualités ou les défauts du texte, je trouve que son mérite principal est justement, par ses personnages, sa construction et son existence même, de nous renvoyer à ce règne de l’apparence et de la performance qui tyrannise notre société, où la vérité – sur Harry Québert ou sur d’autres sujets… – se réduit bien souvent à celle qu’on prête aux chiffres. Est bon le livre qui se vend, performante l’entreprise qui enrichit davantage ses actionnaires, crédible l’homme qui a la faveur des sondages… Dans son essai La Fabrique des Imposteurs, Roland Gori se penche justement sur cette figure, si révélatrice du conformisme de notre société.

L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation  plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’llusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que de se laisser aller à l’amour et à la création. Voilà le milieu dans lequel prospère l’imposture! (4ème de couverture)

Mission accomplie?

Le livre réussi n’est-il pas celui qui, pointant les travers d’une société, confronte le lecteur à son propre vécu? Celui qui amène chacun à s’interroger sur le monde qui l’entoure et son propre rapport à celui-ci? Selon ce critère, on peut considérer que le roman de Joël Dicker, au-delà de son aspect divertissant (ce mot n’a pour moi rien de péjoratif), mène à bien sa mission. Il épingle, dans toute leur crudité, la bêtise, l’opportunisme, la lâcheté et la faiblesse qui gouvernent aujourd’hui le monde.

Le livre refermé, reste un goût amer dans la bouche quand on pense au personnage de Luther Caleb, l’homme droit qui possédait de réels talents. Il était celui que la nature avait doté de précieux dons et qui ne fait que subir la bassesse des hommes: défiguré, dépouillé, accusé, sali… Au final, aucune vilénie ne lui sera épargnée. Il est la vraie victime de cette histoire. Peut-être celui dont le sort devrait vraiment nous faire réfléchir…

GP

La vérité sur l’affaire Harry Québert, Joël Dicker, Editions de Fallois/Livre de Poche

La Fabrique des Imposteurs, Roland Gori, Les liens qui libèrent. Dont je parle ICI

Le site de Joël Dicker.

Trois billets « mesurés » : Aifelle, Sylire, Claudialucia pour vous faire une idée plus précise du roman, si vous ne l’avez pas encore lu.

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10 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. tudinescesoir dit :

    un livre que personnellement j’ai adoré ! Une thématique qui me plaît beaucoup. j’aime beaucoup ta présentation, ça m’a rappelé des bons souvenirs de lectures 🙂

    1. @ Géraldine : Merci! J’essaie de sortir du traditionnel billet de lecture…

  2. aifelle dit :

    En te lisant je me rends compte que j’ai déjà beaucoup oublié ce roman, ce qui ne m’étonne pas. Ton point de vue est intéressant, je me suis demandée plus d’une fois si l’auteur ne s’était pas appliqué à lui-même la théorie qu’il dénonce dans son livre.

    1. maximgar dit :

      Bonjour, je vais laisser un petit mot ici, une fois n’est pas coutume, parce que je n’ai, moi, pas du tout aimé ce livre. Peut-être l’ai-je lu avec cet écho insistant de son succès, qui me faisait trop attendre, de son histoire ou de son style. Je me rappelle avoir écrit très sévèrement, qu’il fallait pour apprécier ce livre, l’imaginer comme une parodie – mais le mot imposture sonne alors très juste – une imposture donc, des livres qui profitent d’une enquête criminelle pour dresser un tableau social, une photographie d’une galerie de personnages, et qui deviennent des succès pour leur qualités « photographiques » plus que pour leur contenu. Mais si ce n’est l’amitié qui liait Marcus et Harry, rien ne me semblait sincère dans ce que je lisais, ni les personnages, ni leurs caricatures, ni les rebondissements, ni cette image toujours castratrice des femmes et surtout pas ce « fameux grand roman du XXème siècle » dont les extraits et détails ne renvoyaient qu’une triste image de platitude. Oui, j’en avais gardé un triste avis.

      1. @ Maximgar : je ne me suis pas réellement prononcée sur ce roman, car j’en ai apprécié certains côtés et d’autres, pas du tout. Je suis d’accord sur le côté caricatural de certains personnages, sur la faiblesse des extraits du « grand roman », et même sur certaines tournures de phrases très limites. C’est soit le livre d’un jeune écrivain qui doit encore faire des progrès, soit le roman d’un auteur diabolique qui s’auto-parodie, cherchant ainsi peut-être à couper court aux critiques… Quant aux femmes, il est vrai qu’elle n’ont pas le beau rôle. Attendons le suivant pour juger.

  3. sylire dit :

    Très originale ta façon de présenter ce roman. Ton billet m’a rafraîchi la mémoire sur un livre dont je garde un très bon souvenir.

    1. @ Sylire : ce roman a fait couler beaucoup d’encre, entre les pour et les contre! 🙂

  4. Plume dit :

    Merci de ce point de vue sur ce roman que j’ai lu un été, tranquillement. Effectivement, pas une qualité littéraire exceptionnelle, mais ce n’est certainement pas ce que recherchent tous les lecteurs. Et, comme on le dit dans mon entreprise, un bel article, ou un bon article, même s’il est moche, se mesure au nombre d’unité vendue. L’éclairage sur le thème de l’imposture est tout à fait juste. Je viens de me lancer dans le précédent Dicker (les derniers jours de nos pères…), je verrais bien. 🙂

    1. @ Plume : oui, ça doit être intéressant de pouvoir comparer les deux, de voir l’évolution… Il va être attendu au tournant pour le prochain! 😉

      1. Plume dit :

        Hello. J’ai donc fini le premier. Il est toujours un bon conteur, toutefois le style ne me semble pas plus au rendez-vous. https://lequatriemedecouverture.wordpress.com/2015/04/19/les-derniers-jours-de-nos-peres/

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