Avant de disparaître

41LdCT2IzAL._SY344_BO1,204,203,200_Sylvain Pattieu, historien, a côtoyé durant plusieurs mois les ouvriers de l’usine PSA d’Aulnay-sous-Bois, depuis l’annonce de la fermeture du site jusqu’à la confirmation du plan social. Dans ce livre justement intitulé « Avant de disparaître« , il donne la parole aux ouvriers des chaînes de fabrication et résume en quelques pages l’évolution des luttes sociales, en lien avec les constructeurs automobiles, d’abord Citroën puis Peugeot.

Loin des graphiques hygiéniques qui réduisent à quelques chiffres la vie de milliers de personnes, Sylvain Pattieu laisse s’élaborer ici une Histoire à hauteur d’hommes et de femmes. Tour à tour, Roland, Farid, Christophe, Kamel, Gigi, Alison et d’autres évoquent leur travail, sa technicité, sa pénibilité, la hiérarchie et son comportement, la vie de l’usine, avec les amitiés qui se créent, la solidarité, les accidents…

Roland : Il faut souvent changer les électrodes de soudure, remettre les compteurs de cycle à zéro. Tu as deux tôles et deux bras mécaniques avec des électrodes au bout. Ils écrasent les deux tôles, les rapprochent, le courant passe dans chaque bras jusqu’à chaque électrode en cuivre, il y a fusion et tu viens marier le métal entre les deux tôles, sans apport de métal. C’est super technique.

Farid : J’ai jamais changé de poste, j’ai pas progressé, parce que je suis pas de nature à me laisser faire. Si tu te rebelles, on te casse, ici. J’ai contesté un horaire, un temps de pause, ceci, cela. Deu plus petit au plus grand, j’ai eu des conflits avec les chefs. Au bout de deux ans, je me suis syndiqué CGT.

La vie à l’usine, c’est aussi un combat quasi-permanent pour être respecté, reconnu. Les syndicats y sont actifs, parfois en rivalité. Les grèves sont quasiment le seul moyen d’action pour se faire entendre.

Farid : Les grèves de 2006 et 2007, ça les a calmés, les chefs, surtout les vieux habitués à la main d’œuvre immigrée qui se taisait, bien docile, qui ramenait des cadeaux du bled, ou les invitait là-bas. [… Dans l’histoire de PSA, ils sont allés chercher les Marocains dans les villages, ils recherchaient des illettrés, des gens qui n’étaient pas informés comme en ville, ils n’avaient pas les journaux, par l’école. Ils se méfiaient des Algériens à cause de la guerre, ils se disaient qu’ils avaient déjà l’expérience de la révolte.

Peu à peu, c’est toute l’émouvante fragilité de ces salariés qui transparait. Beaucoup sont entrés jeunes à l’usine, parfois de père en fils, persuadés qu’ils allaient pouvoir évoluer. Bien peu ont pu le faire. De désillusions en renoncements pour « préserver l’emploi », ils ont malgré tout bâti leur vie, acheté peut-être une maison, fait des enfants pour lesquels ils se battent afin qu’ils aient une vie meilleure que la leur.

Car malgré la solidarité à l’œuvre, être ouvrier aujourd’hui reste un métier difficile, qui marque dans la chair. Un métier d’horaires décalés, de charges lourdes à porter, de pression permanente ; un métier suspendu aux aléas de l’économie et aux lubies financières des patrons.

Adapter les effectifs. Délocaliser la production. La réimporter ensuite. Tant pis pour la logique. C’est ce qui se passe à Aulnay. Tout petit bout d’une stratégie à grande échelle. Un site d’ajustement. Tant pis pour l’humain. La décision a été prise. Secrète. Calculée. Dès le début de l’ère Varin. C’est ce qui se dit chez les syndiqués. C’est ce qui ressort des enquêtes des journalistes. C’est tranché depuis 2010 selon Mediapart. Malgré le déni. Il n’y a pas de décision puisqu’on n’a pas annoncé la fermeture d’Aulnay. Avant les mauvais résultats, qui servent à justifier. Coût de la fermeture : 184 millions d’euros. Bénéfices de la vente du terrain : 306 millions d’euros. C’est vite vu…

Ce que rappelle le livre de Sylvain Pattieu, bien loin de toute vision manichéenne, c’est que derrière les chiffres, justement, il y a des vies. Il y a un tissu social, la vie d’un quartier, d’une ville, d’un pays. Il y a aussi un savoir-faire, des attentes, des espoirs, une réelle motivation, du moins tant que celle-ci n’est pas sapée par la logique financière.

Fred: Quand ce sera fini, je veux quitter le groupe. J’en ai marre d’être ici. J’ai l’impression de m’être endormi. Je peux faire autre chose, on sait s’adapter, on est autonome, je peux tout faire. Ici, ça bouge pas assez, il n’y a pas de progression. Je comprends un peu ce qu’il dit, le patron de Titan. C’est la merde en France, c’est vrai que les gens bossent pas.

Aujourd’hui, on ne se bat pas pour les salaires. On ne se bat pas pour les embauches. On ne se bat pas pour de meilleures conditions de travail. On se bat pour le montant des primes de licenciement.

C’est cela que donne à voir le livre de Sylvain Pattieu : l’absurdité et la dangerosité des logiques économiques et financières à l’œuvre.

Les élites européennes, droit dans le mur. Fanatiques du marché, au lieu de proposer autre chose. Vieux monde submersible. Rarement aussi près de couler. Ne pas leur pardonner, car ils savent ce qu’ils font. 

Avant de disparaître, Chronique de PSA-Aulnay, Sylvain Pattieu, éditions Plein Jour

Je remercie Dialogues pour cette saine et instructive lecture.

Pour aller plus loin : le blog Aulnay-Story et les plans du site de l’ex-usine pour 2023...

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5 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. aifelle dit :

    On n’entend pas assez ces voix-là, qui ont pourtant tant de choses à dire.

    1. @ Aifelle : je suis bien d’accord avec toi! Et force est de constater que lorsqu’on essaie de les faire entendre, rares sont ceux qui tendent l’oreille…

  2. ohoceane dit :

    Cela vient faire écho à Bois II de Elisabeth Filhol, que je viens de finir et qui est une belle claque aussi. Sujet âpre et peu réjouissant, mais nécessaire, si on veut comprendre.

    1. @ Océane : je n’en ai pas encore entendu parler. Je vais regarder quel en est le sujet.

  3. flipperine dit :

    il y a tant de choses à savoir qu’on s’y perd

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