L’amour et les forêts

C’est Sylire qui m’a mise sur la piste de ce roman. Sans son billet, je serais sans doute passée à côté. Pourtant, après avoir lu une interview de Reinhardt, j’avais plutôt envie de découvrir cet auteur un peu atypique. Messieurs, on touche peut-être là à ce que vous appelez si gentiment la « complexité féminine »… Mais bon, passons, parce que je ne suis pas là pour me faire psychanalyser…

imgresDans L’amour et les forêts, l’auteur aborde un sujet dont la littérature ne s’empare pas assez souvent, alors qu’elle est plus que jamais à l’œuvre dans toutes les strates de la société : la violence psychologique. Ici, elle s’exerce dans un couple : Bénédicte Ombredanne est harcelée par son mari, possessif et jaloux. L’histoire est révélée lorsque la jeune trentenaire entre en contact avec un écrivain-narrateur dont elle a beaucoup aimé le dernier ouvrage. A l’occasion d’un échange de mails et de deux rencontres, elle va lui dévoiler l’enfer quotidien qu’elle vit aux côtés de son mari.

Tout commence vraiment lorsque Jean-François Ombredanne, en écoutant une émission à la radio, se reconnait dans le portrait du harceleur. Il sombre alors dans une sorte de déprime larmoyante qui met à ce point sa femme hors d’elle que, sans vraiment réfléchir, elle s’inscrit dans la foulée sur Meetic – l’occasion pour l’auteur de nous offrir une séquence d’échanges hilarants entre Bénédicte et différents aspirants à l’Amûûûr… – et rencontre quelques jours plus tard un prince charmant homme célibataire, amant délicat et doué, qui lui offrira une après-midi de plaisir. Mais Bénédicte n’est pas faite pour le mensonge et la dissimulation. Son retour tardif éveille les soupçons de son mari. Commencent alors des mois, des années de harcèlement qui plongent l’héroïne dans un enfer conjugal permanent.

Bénédicte Ombredanne n’est pas seule. Autour d’elle, beaucoup se rendent compte, malgré ses efforts pour le dissimuler, que quelque chose ne vas pas. A commencer par Christian, son amant d’un jour, qui lui tend la main sans l’ombre d’une hésitation – un gentleman, cet homme, vraiment. Ou le narr-auteur, qui cherche lui aussi à l’aider. Mais Bénédicte semble décidée à boire l’amère potion d’une vie sans amour et bien ratée jusqu’au bout…

J’ai toujours pensé qu’on ne peut pas aider les gens malgré eux, et l’héroïne de Reinhardt en est l’illustration. Pour des raisons que le lecteur découvre peu à peu, elle refuse tout aide, toute fuite. Elle se contente de sombrer, inexorablement. Un peu inexplicablement aussi : Bénédicte Ombredanne est agrégée, elle gagne sa vie, elle a des amis, une famille et elle n’aime pas son mari. Alors pourquoi accepte-t-elle son sort avec la résignation d’une héroïne de tragédie antique?

Eric Reinhardt, dans diverses interviews, a expliqué la genèse de ce roman : une femme, rencontrée dans le train, lui a raconté sa vie d’épouse harcelée. L’auteur a repris à son compte quelques péripéties racontées par cette inconnue et les a plaquées sur le personnage qu’il avait créé. De là, sans doute, vient mon sentiment que quelque chose ne colle pas dans cette histoire. Plus qu’une explication, l’auteur développe un faisceau de causes qui éclaire le parcours de Bénédicte et son progressif assombrissement, mais ces causes semblent en décalage par rapport à certaines réactions. Et cela m’a empêchée d’adhérer totalement à l’histoire.

Au final, je dois dire que j’ai apprécié l’écriture d’Eric Reinhardt, riche et colorée. J’ai trouvé quelques longueurs à l’ensemble, mais je me suis autorisée à sauter les quelques pages qui m’ennuyaient. Pour moi, le principal mérite de ce roman est de déclencher immédiatement réflexion et envie de discussion.

Une dernière remarque (attention spoiler) : la quatrième de couverture du roman indique : « Récit poignant d’une émancipation féminine, L’amour et les forêts est un texte fascinant , où la volonté d’être libre se dresse contre l’avilissement. » Franchement, je me demande qui a écrit un truc pareil, parce que si pour être libre, la seule solution, c’est la mort, je ne vois pas trop de quel genre d’émancipation on parle…

L’amour et les forêts, Eric Reinhardt, Gallimard. 

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17 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Aifelle1 dit :

    J’aimerais bien découvrir l’écriture d’Eric Reinhardt, mais pas avec ce roman là, parce que tu mets le doigt sur ce que je soupçonne depuis le début. C’est plus l’histoire d’une catastrophe que d’une libération .. et ça m’énerve. (et ce, malgré les billets très positifs dont Papillon, qui je crois est la plus enthousiaste).

    1. Moi aussi ça m’énerve un peu la femme victime de l’homme et qui ne fait rien pour y mettre fin, mais c’est une réalité sociale. La question c’est est-ce que la littérature ne devrait pas plutôt tirer vers le haut plutôt que faire plonger tout en bas…

  2. Mokamilla dit :

    J’ai très envie de découvrir ce livre, cet auteur. Ma soeur l’a sur ses étagères. L’occasion de lui dérober, en toute discrétion arrivera tôt ou tard…

    1. Je serai ravie de lire bientôt ton avis. De mon côté je vais poursuivre ma découverte de l’auteur…

  3. papiillon dit :

    Ce n’est pas un secret que moi j’ai beaucoup beaucoup aimé 🙂
    Effectivement la 4e de couverture induit un peu le lecteur en erreur. La libération évoque l’épisode avec l’amant qui donne son titre au roman.
    Un élément intéressant du livre est de montrer la complexité de cette femme qui se leurre elle – même sur son couplé. Et qui est totalement prisonnière parce que son mari à tué toute sa confiance en elle (la durée ressort majeur du harcèlement ). Et qui s’évade quand même par la durée es livres…

    1. @ Papillon : comme je le disais à Sylire, je trouve que les ressorts du harcèlement, tant du côté du bourreau que de la victime sont clairement montrés, et réalistes. Ce qui me convainc moins, c’est le passé de Bénédicte comme explication de son présent. Et cet épisode avec l’amant, même s’il est très beau, ma parait un peu surréaliste, pas vraiment raccord avec le reste de son comportement… Mais c’est totalement subjectif, j’en suis consciente! 🙂

  4. Quaidesproses dit :

    Étrangement, je n’avais jusque là pas très très envie de le lire, mais je crois que ta chronique a su me convaincre malgré les quelques bémols.

    1. Alors tant mieux. Ce qui est certain c’est que le roman et le thème ne laissent pas indifférent…

  5. sylire dit :

    Papillon a dit (en mieux) ce que j’allais écrire. La question de la confiance en soi est fondamentale. Elle ne s’est pas détruite en un jour, cette confiance. Il faut remonter des années auparavant (avant le mariage) pour comprendre le processus.
    Aider quelqu’un contre sa propre volonté n’est pas possible mais tenter de lui ouvrir les yeux, oui. En tout cas, il faut tenter ! La personne n’a pas toujours conscience de ce qui lui arrive.

    1. Je suis d’accord avec toi, mais justement ce qui tient lieu d’explication dans le passé pour Béatrice ne m’a pas paru tout à fait convaincant. Par contre le harcèlement, l’isolement progressif, la perte de repères, l’illusion que c’est « normal » de subir ça sont très bien rendus. C’est un sujet sensible. Et je ne sais pas si on peut trouver une réelle explication. Je pense qu’il y a des fragilités qui ne s’expliquent pas forcément…

  6. lorouge dit :

    Je pense comme Papillon et Sylire le harcèlement est un travail de sape, pas évident de s’en sortir seul…

    1. @ L’or rouge : oui, c’est difficile, sans aide, point de salut… Mais encore faut-il accepter la main tendue…

  7. ohoceane dit :

    C’est un livre merveilleux, qui m’a bouleversé, fait pleurer et remué tant et si bien que je n’arrive pas à le conseiller: je voudrais le garder pour moi.

    1. @ Océane : ça, c’est certain, on ne reste pas indifférent à cette lecture…

  8. manika27 dit :

    Pas très attirée merci pour toutes ces précisions qui confirment mon premier avis

  9. danielle dit :

    Des longueurs…
    Le travail de sape du mari, qui est un raté, un frustré, comment une agrégée peut-elle supporter un tel baltringue?
    La rencontre de l’auteur, avec la sœur jumelle, m’a réconciliée avec ce roman, que je n’aurais pas encensé.
    J’ai lu hier soir, des critiques/biographies de l’auteur, qui ne me le rendent pas sympathique, je pense donc que je ne vais pas essayer un autre titre…du moins, pour l’instant.
    danielle

    1. @ Danielle : c’est un livre inégal. Il y a des choses intéressantes et d’autres qui ne tiennent pas la route. Comment une femme qui trouve le courage de se jeter dans les bras du premier homme venu et de lui donner son corps peut elle ne pas trouver celui de quitter ce « baltringue  » comme vous le dites fort justement?

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