Harem

Moi, les mecs, je les aligne et je les shoote.

Je parie que ça vous choque.

Vous êtes de ces gens qui ne trouvent pas inacceptable qu’un patron ou un président profite de sa jeune et jolie stagiaire. Qu’il use de son pouvoir pour en faire un jouet sexuel. Et puis qu’il la renvoie quand elle ne l’amuse plus. Comme on met son chien dehors.

Normal, vous faites pareil.

Mais qu’une femme traite les hommes comme des kleenex, ça vous dérange.

J’en étais sûre.

Je l’ai deviné rien qu’à votre manière de me regarder.

De détailler ma silhouette, mes vêtements, ma posture.

Je suis le poil à gratter dans votre regard blasé.

Je suis l’épine qui fait un accroc dans votre pensée et vous oblige à vous arrêter quelques instants. Pour réfléchir. Ce n’est pas si souvent.

Non, le monde ne tourne pas toujours dans le sens où vous le souhaitez.

Les choses changent, vous savez.

Ça prend du temps, mais ça finit par arriver.

Il y a trente ou quarante ans, les célibataires n’avaient que les agences matrimoniales comme recours à leur solitude.

Matrimoniale, rien que ce mot, c’était déjà tout un programme.

Comme si l’amour, le sexe et le mariage étaient indissolublement liés. On se courtisait, on se fiançait, on se mariait, et seulement après, on avait le droit de baiser.

Et de déchanter.

L’amour ne dure ni trois ans, ni toute la vie.

L’amour n’existe pas.

Il n’y a, de part et d’autre, que des hormones et de la frustration.

Il suffit d’aller sur n’importe quel site de rencontre. C’est facile. Un pseudo, un mot de passe et on a aussitôt accès à un harem de dimension internationale. Un harem masculin, j’entends.

Les mecs seuls, c’est comme les feuilles mortes, ça se ramasse à la pelle. Des hommes malheureux, déçus, maltraités par leur ex. Obligés de pleurer pour voir leurs enfants. Des hommes plein de doutes qui ne savent pas comment concilier le machisme de leur père et leur nouvelle sensibilité. Des hommes qui voudraient qu’on les aime. Pour ce qu’ils sont. Avec leurs défauts gros comme des maisons et leur virilité en bandoulière.

Je n’ai pas de scrupule.

Je rétablis un équilibre.

Nous, les femmes, avons été bafouées pendant des années. Considérées comme mineures, idiotes, incapables. Sous la tutelle de nos pères, de nos frères, de nos maris. Soumises. Dociles.

Comme je hais ces mots!

Pendant des décennies, il nous a fallu nous soumettre à la loi des hommes, à leur conception inique du monde. Ils avaient tout pouvoir sur nous. Celui de la loi, celui de l’argent, et quand vraiment l’une de nous se montrait rebelle, ils la faisaient interner!

Alors ce n’est que justice.

Et puis c’est amusant.
Oui, amusant de voir tout ce qu’un homme est prêt à faire pour vous mettre dans son lit.

Vous, par exemple, à quoi seriez vous prêt pour me posséder?

A chaque fois que l’un de vous mord à mon hameçon, je me demande jusqu’où je réussirai à le mener. Il faut dire que j’ai des atouts dans mon jeu.

Je suis belle, svelte, souple. J’ai une crinière noire qui n’aurait pas déplu à Baudelaire, un regard de feu. J’ai un poste à responsabilité. Je gagne très bien ma vie. Mieux que la plupart des types que je rencontre d’ailleurs. Ça les gêne, quand on aborde la question. Ils se sentent amoindris.

Et moi, je jubile.

Mon pseudo c’est Panthère. Ça vous donne une idée du programme, non?

Vous me toisez. Vous aimeriez me trouver vulgaire.

Pourtant, du coin de l’œil vous évaluez mes vêtements griffés, la finesse de mes talons aiguilles. Votre imagination dessine ma silhouette sous l’étoffe. Vous sentez mon parfum. Capiteux. Avant-goût de nuits torrides.

Vous aimeriez pouvoir me rejeter, mais c’est compter sans mon pouvoir d’attraction. Voyez-vous, il y a des chanteuses américaines qui planifient leur carrière comme on fait la guerre. Elles connaissent tout du marché, des tendances, des techniques de manipulation. Elles ont sans doute un peu de talent, mais leur réussite est avant tout marketing. Elles bernent les masses et gagnent des millions.

Moi, c’est pareil.

Je suis un savant dosage. Un pur produit de notre époque.

Elégance et tapage. Arrogance et douceur. Cuir de Russie et tubéreuse.

Irrésistible.

Parce que je vous ai étudié. Parce que je sais tout de vous. Vous vous croyez tous différents alors que vous fonctionnez tous de la même façon. Rien n’a plus d’effet sur vous que ce mélange subtil d’émotions contraires. On vous attendrit et on vous agace. On vous séduit et on vous repousse. On vous donne les lèvres du haut mais pas celles du bas. On vous entortille autour de notre petit doigt.

Et après, il est trop tard. 

Déjà, vous ne me regardez plus de la même façon.

J’ai un parfum d’interdit. Vous flairez le danger, et donc l’aventure.

Vous avez très envie d’y goûter. Ça vous changera du missionnaire avec votre épouse.

Vous ne dites pas « femme », vous dites « épouse », vous êtes un type évolué.

Civilisé. Dans une certaine mesure.

Je me détourne et avance vers le bar pour me chercher un autre verre.

Je compte jusqu’à dix.

Je suis certaine que vous allez me rejoindre.

Je ris un peu fort avec le barman qui, à force de loucher vers mon décolleté, renverse du champagne à côté de ma coupe.

Je ne voulais pas venir à ce cocktail. Maintenant, je crois que j’ai bien fait.

Je n’ai jamais mis de ministre dans mon lit.

Voilà, vous êtes là.

Sûr de vous. Aussi arrogant que pendant vos interventions télévisées.

Vous me regardez, sûr du pouvoir de vos yeux trop bleus.

Je vous souris. Vous montre toutes mes dents.

Voyez comme mes canines sont pointues.
C’est pour mieux te déchiqueter le cœur, mon amant.

Vous ne tenez jamais les promesses que vous faites à vos électeurs. Vous vous pavanez dans un nuage d’eau de toilette qui vous annonce comme la bourrasque annonce l’orage. Vous vous croyez tout permis.

Vous êtes tout ce que j’abhorre.

Moi, je n’ai qu’un point dans mon programme.

Un seul : vous faire ramper.

Et vous verrez, je tiens toujours mes engagements.

© Gwenaëlle Péron

Cette nouvelle m’a été inspirée par une émission des « Pieds sur terre », à propos des sites de rencontres.

Une jeune femme prononçait cette phrase : « Moi, les mecs, je les aligne et je les shoote ».

Le reste est venu tout seul…

12 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Aifelle1 dit :

    Bien ton texte ! surtout après la journée des femmes 😉

    1. @ Aifelle : oui, mais pour la journée de la Femme, j’avais préféré laisser la place à un homme… C’est tout moi, ça! 😉 Merci Aifelle!

      1. Antonin Crenn dit :

        Et en plus, à un homme qui parle d’hommes ! Ce n’était pas très féminin, ce dimanche 8 mars 🙂

      2. @ Antonin : en apparence non… Mais on pourrait aussi faire du 8 mars une journée de la douceur et de la sensibilité, ça réconcilierait tout le monde!

  2. ecrimagineur dit :

    La jeune femme en question faisait sans doute, comme les hommes (les gros machos) dont elle parle, vis-à vis des femmes « en général » : Les mettre tous dans le même panier, en vrac, d’un ton très (faussement) blasé …
    Signé : Un homme qui craint, du coup, dire son nom !

    1. @ Ecrimagineur : c’est de la fiction! On n’aligne ni ne shoote personne ici… 😉 Bien sûr, ce genre d’attitude, c’est le même excès, mais inversé…

  3. Dorine Salomon dit :

    C’est bon quand la colère se transforme en mots ! 🙂

    1. @ Dorine : là, c’est une colère millénaire, je crois… 😉

  4. martine27 dit :

    J’aime beaucoup ! Jusque dans les mots nous sommes traquées, un bon gars c’est gentil, une belle garce ça l’est moins et pourtant le mot est le même !

    1. @ Martine : oui, c’est vrai… Les clichés ont la vie dure. Les a priori aussi!

  5. flipperine dit :

    il ne faut pas mettre tous les hommes dans le même sac, certains sont bons tout de même et les agences matrimoniales c’est du vent, l’amour vient tout seul et quand on ne s’y attend pas ou plus

    1. @ Flipperine : ça ne reflète pas du tout mes idées, tu sais. J’aime beaucoup les hommes! 🙂

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