Décorama / Rencontre avec Lucile Bordes

Ancien agent immobilier, Georges ne supporte plus de voir là ville où il est né changer perpétuellement de visage sous les assauts de programmes de construction qui font table rase du passé à l’aide de bulldozers. Il cherche un endroit où se retirer du monde. La place vacante de gardien de cimetière lui parait alors le lieu idéal pour se mettre à l’abri. Mais son répit est de courte durée, car avec le retour de Pénélope, son amie de jeunesse et le risque de voir l’immeuble de son enfance remplacé par une luxueuse résidence, Georges se retrouve malgré lui au centre de la mêlée.

J’ai toujours aimé les cartes. J’aurais pu être marin au long cours, comme mon frère. Finalement, je suis devenu guetteur. Le genre immobile, qui voit les choses changer autour de lui. Le genre aigre. Le genre gardien.

Dans ce roman, Lucile Bordes parle de déracinement, non pas choisi mais subi. Comme un exil de l’intérieur. Dans un monde où tout et tous doivent céder sous les coups de boutoir de l’argent et de la « modernité », tous les repères qui permettaient aux hommes de marcher droit  sont peu à peu effacés, de même que la mémoire et les souvenirs. Dans ce chantier permanent, Georges est l’homme fragile qui choisit le repli. Mais pas pour longtemps…

Je me sens déprimé. Je vis dans le même monde que ce type qui a le double de mon âge, qui a dit des choses que j’aurais pu dire, moi, Georges. J’ai reconnu sa pathologie : il ne voit pas les choses comme elles sont, mais comme elles étaient, il ânonne des noms disparus, il traverse la rue au même endroit depuis toujours et tant pis si le passage piéton a été déplacé de dix mètres seulement […].

DécoramaUn roman surprenant et riche, en forme de fable, sur un monde qui fout le camp.

Lucile Bordes a reçu en janvier 2015 le Prix Littéraire du Deuxième roman, décerné par l’association lavalloise Lecture en Tête. Et à cette occasion, j’ai eu envie de lui poser quelques questions sur Décorama. 

Comment est née l’idée de ce roman?

A la fin de l’écriture de mon premier roman, Je suis la marquise de Carabas, consacré à une famille de marionnettistes forains, j’ai su que le 2ème aurait pour point de départ un lieu précis, qui m’a toujours intriguée : le logement de fonction du gardien de cimetière, dans la ville où je vis. A posteriori, je me dis qu’après avoir écrit sur ceux qui « font la route », je me suis intéressée à ceux qui ne sont jamais partis.

Comment avez-vous fait pour vous mettre dans la peau de Georges?

J’ai passé un peu de temps dans le cimetière où j’ai imaginé que Georges vivait. J’ai écouté, regardé, pris quelques notes. Beaucoup imaginé surtout. Par exemple, j’ai vite abandonné l’idée d’interroger le vrai gardien…

Votre roman est-il une manière de souligner la fragilisation de l’humain dans une société qui efface ses repères?

Oui. Je crois à la mémoire, à la mémoire des lieux, et peut-être même aux lieux de mémoire. C’était aussi pour moi un moyen de dire qu’on ne vit pas dans un lieu, mais avec lui. Que certains lieux nous habitent.

Passé et modernité s’opposent-ils forcément?

Non, passé et modernité ne s’opposent pas forcément. Ce qui rend Georges malade, c’est que les autres n’ont pas l’air de se rendre compte de ce qui se passe, alors que les transformations de la ville où il vit sont massives, et rapides. Les lieux changent, c’est normal, et souhaitable, mais ils ont aussi une histoire… Se souvenir, ce n’est pas forcément être nostalgique. C’est aussi un savoir, une force qui permet d’aller vers les autres.

Aviez-vous envie, avec le personnage de Pénélope, d’incarner une forme de résistance?

Le rôle de Pénélope est avant tout dramatique (je veux dire : utile pour la narration, dans la construction du récit). C’est l’élément perturbateur : Georges développe tout un tas de stratégies, y compris l’humour, pour se retirer, se mettre à l’abri des changements du monde, et composer un décor idéal. Pénélope vient contrarier tout ça. Georges (et le lecteur qui découvre l’histoire par ses yeux, puisque c’est un roman à la 1ère personne) ne s’en rend pas compte tout de suite, il comprend tout un peu tard, c’est pourquoi le récit accélère d’un coup. Pénélope fait voler en éclats le décorama grandeur nature dans lequel Georges voudrait vivre.

Pourquoi écrivez-vous?

Parce que j’en ai besoin. C’est une autre manière d’être là.

Avez-vous une méthode de travail particulière?

Non. Peut-être m’en faudrait-il une, je gagnerais du temps. Mais les mots, les scènes, ne viennent pas toutes dans l’ordre. Et puis j’ai besoin de cette liberté. J’aurais pu répondre ça à votre question précédente : pour éprouver ma liberté.

Savez-vous déjà quel sera le thème de votre prochain roman?

Il est en cours d’écriture, c’est trop tôt pour en parler !

Merci Lucile!

Lucile Bordes recevra son Prix Littéraire du Deuxième roman des mains du président du jury, Sorj Chalandon, le dimanche 29 mars 2015 à 18h00 à l’Espace Café, Place de la Trémoille à Laval, lors du festival du Premier Roman et des Littératures Contemporaines.

Et elle sera présente :

– dans le sud : Fête du livre d’Hyères (11/12 avril), Rencontres du 2ème type à Grignan (16/17 mai)

– dans l’ouest: Rencontres à lire de Dax (26 avril) – pour moi Dax est à l’ouest – et Fête du livre de Caen (30/31 mai)

– et pendant tout le mois de juin en résidence d’écriture à l’Usine Utopik, à Tessy-sur-Vire dans la Manche.

Publicités

Votre mot à dire?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s