Jumeaux

Le même âge, les mêmes parents, la même jolie petite gueule : c’était bien ce qu’on appelait une paire de jumeaux. On s’était dit avant de les connaître : c’est dommage d’en avoir fait deux pareils ; et puis, on avait vu l’un des deux et on l’avait trouvé très bien comme ça, et on avait pensé : à quoi bon faire l’autre différent ? Ils plaisaient comme ils étaient. Tous les garçons et les filles du lycée étaient amoureux d’eux, c’était inévitable.

Bien sûr, c’étaient des filous. Ils faisaient tout pour qu’on les confondît ; ou plutôt, pour qu’on les prît l’un pour l’autre — et que, dans leurs jeux, les intrigants ne fussent jamais confondus. Les copains se moquaient pas mal de faire la lumière sur leurs doutes : l’un ou l’autre, c’était tellement la même chose, qu’on pouvait les aimer à tour de rôle. C’était égal. On les laissait décider.

Il n’y avait que les parents qui tenaient vraiment à les distinguer. Il y avait eut un déclic, une brèche dans laquelle ils s’étaient engouffrés : à leur troisième anniversaire, les garçons avaient exprimé une divergence. L’un avait préféré se saisir d’un ballon bleu, l’autre d’un ballon vert. Alors on avait décidé aussitôt d’en habiller un de vert, l’autre de bleu : ce choix serait le moins arbitraire parce qu’il collerait au goût des enfants ; ils n’essaieraient pas de le contester. Le système fonctionna plutôt bien, au début en tout cas.

Mais il y avait eu les mercredis au jardin. Un après-midi, les garçons — l’un vert, l’autre bleu — couraient dans l’allée qui menait au bois. Soudain, on les avait perdus de vue : ils avaient sauté dans le bassin. Puis ils étaient revenus, leurs petits vêtements dégouttant sur le gravier : les couleurs, tout imbibées d’eau, avaient pris la teinte foncée du tissu détrempé. Le vert comme le bleu avaient subi le même sort, et bien malin qui pouvait encore distinguer un frangin de l’autre. On les avait déshabillés et mis leurs costumes à sécher ; on ne fut jamais bien certain, ensuite, qu’on redonna à chacun la couleur qui devait être la sienne.

Il y eut d’autres mésaventures au jardin (toujours le même jardin) : le garçon vêtu de bleu se roulait dans l’herbe si joyeusement qu’il verdissait son habit ; le garçon vêtu de vert semblait prendre plaisir à s’adosser aux volets bleus fraîchement repeints.

Jumeaux

L’été de leurs dix-sept ans, le lycée tout juste achevé, on se demanda ce qu’on pourrait bien faire d’eux ; ou plutôt ce qu’ils voudraient bien devenir. Au jardin, on observait leurs grandes silhouettes, la verte et la bleue, qui passaient des heures ensemble à comploter, à faire de grands gestes, à marcher dans les allées. Quand on les vit un matin entrer dans le bois, on attendit, anxieux, de les voir reparaître.

Le soir, il n’y eut qu’un fils à la table du dîner. Il portait son éternel jean bleu et le pull vert bouteille offert pour ses quinze ans, usé aux coudes. On n’osa pas lui poser de questions.

Antonin Crenn

(d’autres nouvelles à lire ici, et d’autres photos )

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Ce texte est publié dans le cadre de l’appel à textes/photos permanent sur le thème du vert et du bleu, autrement dit glaz, dont vous pouvez trouver les détails en cliquant ici.

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. flipperine dit :

    et ils ont dû quand même partir à la rechercher du 2ème

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