Un goût de sel

Cette nouvelle de Philippe Vourch est publiée dans le cadre de l’appel à textes sur Le vert et le Bleu.

***

25 Le plafond basJe ne sais pas depuis combien de temps on s’emmerde, assis dans cette bagnole, les pieds étalés sur l’immense tableau de bord. C’est un tacot, un vieux fourgon Citroën. La cabine offre quatre places larges et surélevées. L’arrière est aménagé et nous sert de QG. On y joue aux cartes ou on y bouquine. Parfois, on monte sur le toit et on s’amuse à canarder de pierres tout ce qui bouge. C’est pas les piafs, les lézards ou les lapins qui manquent ici. D’autres fois, allongés sur son toit encore tiède, attendant que le soleil se couche et nous intime de rentrer, on reste à contempler les autres épaves qui s’entassent ici et sont disséminées jusqu’au bas de la vallée. Une rivière la traverse et donne sur un lac posé sous de hautes falaises, avant de continuer vers la ville et se jeter dans la mer qui en lèche les pieds.

Cet endroit, avec toutes ces bagnoles comme des cadavres, on l’appelle le cimetière. Il n’est pas très loin de la ville, mais suffisamment pour nous faire croire qu’on est seuls au monde.

         On est arrivés à vélo après avoir filé à travers champs, il y a peut-être une heure. C’est la dernière semaine des grandes vacances. Glaz et moi, Colin, sommes réunis comme chaque après-midi. On est du même quartier, depuis qu’on est gosses.

L’habitacle du véhicule délabré est un four même sans les vitres, bloquées en position basse. L’été, sa chaleur éprouvante écrase le monde, l’immobilise, le grille jusqu’au moindre brin d’herbe. Chacun tire tour à tour sur la cigarette en prenant garde de ne pas tousser. C’est Glaz qui a piqué le paquet à sa mère. Faut toujours qu’il en fasse qu’à sa tête, même si ça veut dire prendre une sacrée danse à l’arrivée. Je l’observe. Il tire une taffe, me montre bien qu’il l’avale et la rejette savamment devant lui.

Les filles adorent ça, dit-il.

Hein ? Il me parle sans me regarder.

Les filles aiment les garçons qui fument !

Qu’est ce que t’en sais ?

– Je le sais, c’est tout. Il me lance un clin d’œil pendant que je hausse les épaules.

Il reprend une taffe et la rejette de la même façon jusque ses pieds nus. Je remarque ses  ongles noirs de crasse. Le nuage de fumée bleue reste bloqué dans l’habitacle, condensé entre le pare-brise et ses doigts de pieds. Merde, t’as vu sa forme ? Ça te rappelle pas un truc, un truc énorme que j’ai là ! Il désigne son entrejambe ? Regarde, je la tiens avec les pieds ! Il se met à les agiter, faisant disparaître la fumée On se met à se marrer. On avait déjà comparé la longueur de nos appendices et c’est vrai qu’il me battait à plate couture. D’ailleurs, c’est aussi lui qui pissait et crachait le plus loin. Les femmes vont m’aduler ! Ce jour-là, il avait dit ça en faisant tourner au creux de la main ce qu’il avait surnommé son tuyau d’arrosage. Même si je n’y connaissais pas grand-chose, je me demandais comment une femme réagirait avec ça planté dans la minette ? Je l’imaginais plutôt partir en courant.

– T’es sur qu’elle va venir ? Je pose de nouveau la question à Glaz ; j’ai des fourmis dans les jambes et les cuisses collées au skaï déchiré, me démangent de plus en plus.

– Ouais.

Carole, c’est pas ce qu’on appelle une beauté, mais il parait qu’en échange de certaines choses elle est d’accord de montrer ses seins ; les cigarettes seraient une de ces choses. J’y crois pas trop, tout comme je n’ai pas cru Glaz lorsque, en début d’après-midi, il m’a dit l’avoir croisée et lui avoir proposé cet échange. J’y crois encore moins devant le temps qui s’égrène à grand renfort de transpiration. Je l’observe de nouveau en tirant à mon tour sur la cigarette. Un goût acre, que je ne supporte pas, m’emplit la bouche ; je n’avale rien, recrache la fumée comme si de rien n’était. Glaz me dépasse d’une tête, et ses épaules ne sont pas en reste. C’est un costaud, un sacrément costaud. Chaque été, il s’absente deux semaines, va chez un oncle aider aux foins. Quand il revient, on a l’impression qu’il a glissé un porte-manteau sous son tee-shirt. S’il intimide la plupart des gars à l’école, il ne m’impressionne nullement. C’est plutôt lui qui est impressionné par moi sans que je sache exactement pourquoi, peut-être parce que j’ai toujours le dernier mot.

Elle viendra pas ! Et ça m’arrange, on se fait chier, et on cuit, que je dis !

Merde, j’ai dit qu’elle viendra, rétorque-t-il !

C’est des cracks ! Quel genre de fille accepterait de montrer ses nichons à deux gars qui transpirent, pour des clopes et en plus dans un endroit aussi sinistre que celui-là ? Ça fait une plombe qu’on est là, j’en peux plus !

         Glaz tire une dernière taffe et me tend le mégot. Tiens, finis, ça t’occupera ! Puis, il me fixe en relevant le menton et en penchant la tête de côté. Il entre en réflexion, ce qui ne dure jamais plus de quelques secondes chez lui. Ouais, t’as raison. Aucune chance. On fait quoi alors ? Il attend ma réponse.

         Sais pas. On pourrait aller se baigner ? J’avais pensé un instant aller emmerder le vieux qui habite au bout de la vallée. Au début des vacances, il y a presque deux mois, on avait saoulé ses poules. Les douze, d’un coup. Pain imbibé de vin rouge. La vieille avait appelé son mari, catastrophée de voir les volatiles se déplacer en zigzag puis s’étaler en battant des ailes et en poussant de drôles de cris. La grippe aviaire, c’est la grippe aviaire, qu’il avait dit en voyant ça ! On s’était sacrément bidonnés. Mais, j’avais vraiment trop chaud pour ce genre de plan.

         – Ça me va, dit Glaz. Il noie le mégot que je lui ai rendu, avec les autres, dans le cendrier escamotable placé devant lui. Chacun de nous renfile ses baskets et on sort de l’estafette pour enjamber nos vélos puis prendre la direction de la plage. Elle est pas si loin, peut être vingt minutes.

Nous posons pieds sur la falaise qui domine la plage. Je peux voir le goulet sur ma droite. Il s’ouvre sur l’océan. Les vagues se succèdent en ondes lourdes et espacées, viennent s’écraser sur les roches noires qui bordent l’endroit. Il n’y a personne d’autre que nous. Le vent s’est levé, un vent de terre, chaud et puissant. Il ne nous rafraichit pas, nous excite au contraire un peu plus. Glaz, après avoir lâché son vélo, dévale la sente qui rejoint le bas de la falaise. Il a déjà son teeshirt à la main et hurle comme un fou en l’agitant au-dessus de lui.

J’aime cet endroit, y viens depuis gamin. Mes parents y venaient, tout comme les leurs. Probablement que j’y emmènerai mes gosses aussi, mais j’ai le temps, à treize ans, on a d’autres choses en tête, comme piquer un sprint et se jeter dans l’une de ces vagues qui s’écrasent là en faisant vibrer l’air autour de nous. Glaz est déjà au bord, saute sur place, fait de grands gestes, disparaît, happé par l’écume d’un énorme rouleau. Je discerne ses vêtements éparpillés sur le sable. Il me gueule quelque chose, mais je n’en perçois que des bribes. Je souris, ce gars est une tête brulée, mais je l’adore. Un pote, un vrai. Je reporte mon regard sur la mer, essaie de définir les tons qui la composent. J’y vois des nuances de bleu et de vert, un mélange instable, changeant selon les courants, la luminosité, les saisons. Il y avait eu un orage violent deux jours plus tôt ; c’était suffisant pour faire naitre de nouvelles couleurs. Un jour, j’ai demandé à mon pote d’où venait son étrange prénom. Il m’a dit qu’il était né peu de temps après que son père ait disparu en mer. Un jour où elle avait cette même couleur étrange, cette couleur qu’on appelle Glaz par ici. Sa mère l’a baptisé comme ça, et je trouve que ça lui va bien.

Je prends à mon tour la sente, me laisse entraîner par la gravité. Mes pieds s’enfoncent dans le sable brulant. Glaz rit aux éclats avant d’être de nouveau englouti par l’eau. Je disperse mes vêtements, continue en slip, sprint et plonge à mon tour dans une vague. En revenant à la surface, je me dis que j’aurais bien aimé que Carole soit avec nous, pas pour ses seins, mais juste parce que je l’aime bien, surtout son rire, qui m’emballe le cœur à chaque fois.

Je plonge de nouveau, rejoins en crawl l’endroit où se trouve mon pote. Ici, dans cette eau habillée de bleu et de vert, nos peaux, nos vies, ont un goût de sel, chaque jour.

© Philippe Vourch

Photo © Stéphane Poirier

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4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. flipperine dit :

    quelle histoire
    bonnes fêtes de Pâques

    1. Philippe dit :

      Bonjour Flipperine et merci à vous. Bon weekend.

  2. Yv dit :

    Très différent des Genoux écorchés, un début de roman noir ?

  3. Philippe dit :

    Bonsoir Yv,
    C’est une très bonne idée que vous me suggérez là !

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