A mourir

Il s’ennuie à mourir.

L’après-midi s’étire, indolent et gavé, devant ses yeux qui voudraient dormir, mais ne le peuvent pas. Il attend. Dans la cuisine, sa mère et sa femme font la vaisselle. Son père s’est endormi sur un transat dans le jardin. Les mômes? Ils doivent être dans le grenier en train de commettre quelque crapulerie. Lui s’est retiré dans le bureau qui ne sert plus à rien depuis que son père a pris sa retraite, qu’à signer quelques chèques et remplir la déclaration annuelle de revenus. Ses parents se méfient d’internet. Comme ils se méfient des édulcorants, des sous-vêtements en synthétique et de l’humanité qui n’a pas la même couleur de peau qu’eux. D’où porte blindée, serrure trois points. Il a entrouvert la porte-fenêtre. Les oiseaux gazouillent, à croire que la sève du printemps se diffuse jusqu’au bout de leurs ailes. Il saisit son portable, vérifie les messages.

Rien.

Il déplace un stylo, ouvre un tiroir. Feuillets épars, liste de courses, élastiques, trombones. L’écriture de son père, nette, précise. Sa mentalité de comptable, honnête jusqu’à l’intégrisme, capable de pinailler pour quelques centimes. Il le revoit à la caisse du supermarché, compter sa monnaie avec l’air de celui à qui on ne la fait pas. Qu’est-ce qu’il a pu lui foutre la honte avec ça!

Il regarde son portable. Sa main se tend. Malgré lui. Il vérifie encore.
Rien.

Il lève les yeux au ciel, regarde le plafond où une fente épaisse comme un cheveu lézarde le plâtre d’est en ouest, trajet erratique qui n’est pas sans lui rappeler le sien. Autour de lui, poisseuse et corrosive, cette impression de toujours faire ce qu’il ne faut pas. Né dans la mauvaise famille, élevé au mauvais endroit, marié à la seule femme qui ne lui va pas, père de deux mioches impossibles qui ne l’écoutent pas.

Son index sur le bouton latéral du portable. L’écran qui s’allume.

Rien.

En le quittant vendredi soir, elle lui a dit peut-être.

Peut-être dimanche, en fin de journée.

Il lui a dit, dimanche, je ne pourrai pas.

Elle lui a souri, de son regard bleu-vert. Sa main a caressé les siennes, un peu moites. Mais si tu pourras. Elle portait un pull de la même couleur que ses yeux, une teinte aussi indécise qu’elle. Ses lèvres étaient d’eau douce, sa salive d’eau de mer. Son regard annonçait à la fois l’orage et le beau temps qui revient.

Depuis, il rêve de la prendre là, comme ça, pour troubler toute cette eau.

Il est tempête et coup de tabac. Le sexe en furie, le cœur qui hurle dans le vent déchainé. Il a envie d’elle comme un homme qui se noie. L’attacher au mât.

Elle lui a dit peut-être.

Son portable. Sa surface noire. Miroir aux alouettes. Sa main qui brûle.

Rien.

Ce dimanche qui n’en finit pas.

Dehors, les frondaisons, leurs bourgeons au vert encore impalpable. Le ciel immense derrière les branches, comme nettoyé de fond en comble par un génie bleu. Le bleu, le vert, tout lui rappelle celle…

Il ne la connait pas. Ou si peu. Ils se sont trouvés par hasard. Une discussion qui se prolonge, un café qu’on partage sur la table grasse d’un bistrot brouhaha. Des doigts qui s’effleurent quand elle dit sa solitude, quand il avoue son ennui. C’est ça la vie? Un rire au goût d’amande, amertume et chocolat. Il a senti qu’elle en avait autant envie que lui. Envie. Envie. Envie. Rien que ce mot et il sent son sexe durcir. Étendard d’un désir trop longtemps inassouvi. Envie. Envie de prendre et s’enfoncer. Envie de voler, d’envahir, de posséder. Envie de jouir. Sa femme qui ne veut plus de lui.

Alors, elle. Ce soir, peut-être. Il trouvera un prétexte, une excuse. Il se sauvera.

L’écran noir. Il ose à peine l’allumer.

Rien.

La journée est presque terminée.

Il a senti pourtant, dans le décor tapageur du café, carrés grattés des loosers qui espèrent toujours gagner et odeur macérée du robusta, il a senti tout au bout de ses doigts, son désir, dans son regard, son envie, à elle aussi. Il a senti. Il n’a pas rêvé. Est-ce qu’elle aurait menti? Est-ce que la vie en finira un jour de se jouer de lui?

Sa main tremble. Sa main sur l’écran noir. Une condensation sous sa paume. Il ferme les yeux. Caresser cette inconnue, ce corps de femme dont il ne sait encore rien que la pointe des seins dressée sous la laine du pull turquoise, que l’odeur de pomme verte de ses cheveux bruns, que le frottement électrique de ses cuisses dans son jean délavé, que le regard d’eau trouble, qui l’a éclaboussé, trempé, transi, faisant de lui un gamin qui claque des dents après le bain, son corps maladroit engoncé dans une serviette trop courte et usée, qui dit tout le petit de sa vie.

Tant de souvenirs laids qu’il voudrait effacer.

Tant de couleurs que le temps n’affadit pas.
Pourtant.
Il voudrait ne garder que le vert et le bleu.

Une vibration sous ses doigts.

Dans la cage de ses côtes, son cœur palpite avec furie. Il a beau faire du sport deux fois par semaine, il y a des efforts auxquels son muscle cardiaque n’est plus habitué. Pulsations folles et sauvages d’un homme qui s’ennuie le dimanche. Et tous les autres jours de la semaine. Frénétiques coups de batterie qui doivent s’entendre à travers la cloison.

Fébrile, il allume l’écran.

Un nouveau message.

D’un doigt hésitant, il ouvre l’application.

T où? Je t’ai cherché dans toute la maison.

Sa femme.

Incapable de le trouver dans les huit pièces que compte le pavillon de ses parents.

Mer et rivière refluent, comme aspirés par le siphon géant de la désillusion. Le bleu se brouille, le vert le suit, et bientôt toutes les couleurs se fondent dans le noir faussement apaisant de ses paupières fermées sur un désespoir compact comme le béton. La nuit pourrait tomber d’un coup, le monde s’écrouler, le big bang recommencer. Ses rêves lui échappent, comme le sens de sa vie.

Dimanche.

Il est cinq heures.

L’heure fatale où chaque semaine, un homme se meurt d’ennui.

© Gwenaëlle Péron

***

Ce texte est publié dans le cadre de l’appel à textes/photos permanent sur le thème du vert et du bleu, dont vous pouvez trouver les détails en cliquant ici.

Advertisements

6 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. flipperine dit :

    un homme qui veut tromper sa femme ce n’est guère bien

    1. @ Flipperine : Merci pour ton commentaire. Je crois qu’on ne peut pas résumer ce genre de choses à « c’est bien/ce n’est pas bien »…

  2. Yv dit :

    « Ah ce qu’on s’emmerde les dimanches », il n’y avait pas une chanson qui disait cela ? C’est sûr qu’un peu de fantaisie lui ferait du bien au garçon…

    1. @ Yv : je crois qu’il y a effectivement une chanson de Trénet qui dit que les enfants s’ennuient le dimanche. Il faut croire que cet homme est un grand enfant! Comme tous les hommes? 😉

  3. Dorine Salomon dit :

    la terrible solitude du père de famille… c’est très bien rendu, bravo

Votre mot à dire?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s