Sous le tilleul

Tu fais quelques pas de plus et t’arrêtes sous le tilleul dont l’ombre dessine au centre de la cour de terre battue un cercle gris de Payne. Gris de peine, penses-tu, en regardant la façade autrefois élégante. Elle semble aujourd’hui rongée par une malédiction verdâtre, qui s’étale en longues coulures à l’angle des fenêtres. C’est un chagrin moisi qui suinte à la manière des yeux chassieux des vieux. Tu regardes autour de toi. C’est tout le domaine qui a perdu son éclat. Ce n’est pas comme si l’Apocalypse s’était abattue sur l’ensemble. Non, tu sens bien que les choses se sont faites insidieusement, saison après saison. L’action conjuguée des hivers humides, des étés brûlants, et du temps qui n’a pas son pareil pour griffer tout ce qu’il touche, éventrant sans pitié les souvenirs et les coussins oubliés dans cet antique canapé où tu aimais te lover pour lire ces vieilles bandes dessinées trouvées dans la poussière du grenier.

Tu ne voulais pas revenir, et ne sais pas bien, pour finir, ce qui t’y a poussé. Ta vie est remplie de ces moments que tu aurais à tout prix voulu éviter, et dans lesquels pourtant tu t’es coulé avec facilité, prenant presque plaisir à la douleur inévitable qu’ils faisaient émerger. En toi, cette sempiternelle discorde entre raison et passion. Tu voudrais ne songer qu’à l’avenir, mais tu ne peux jamais tout à fait clore le passé. Il git là, dans ton dos, comme une brèche qui à tout instant pourrait te happer, pour te transporter dans cet ailleurs où il te semble toujours que la lumière était plus douce, les gestes plus lents et les regards ardents.

Tu regardes les marches de pierre qui conduisent à la porte d’entrée, protégée par une verrière aujourd’hui cassée. Tu te souviens d’elle qui surgissait sur le perron, le chignon de guingois, le tablier plein de farine. Elle te serrait contre elle avec effusion. Son corps sentait l’origan, l’huile d’olive et la violette. C’était le seul élan de tendresse qu’elle manifestait durant toutes les vacances et il demeure dans ta mémoire comme la concentration la plus intense de parfums et d’émotions. Aujourd’hui, tous te serrent, t’étreignent, t’embrassent, mais c’est pour mieux repérer l’endroit, entre tes omoplates, où ils enfonceront leur poignard, à la première occasion.

A une branche du tilleul, subsiste le lambeau de corde où était attaché le pneu qui te servait de balançoire. Tu te souviens du merveilleux désœuvrement qui te gagnait au creux de l’après-midi, quand tous s’allongeaient à l’ombre des vieux murs pour la sieste. Toi, tu ne voulais pas dormir. Il te semblait bien plus urgent de vivre. Tu étais si curieux de tout. Si vivant! Voilà, tu as dit le mot. Celui qu’il ne fallait pas. C’était exactement ce que tu redoutais en venant ici. Saisir toute la distance qui te sépare des joies simples de ton enfance.

Tu es à égale distance de la maison qui a nourri tes rêves pendant si longtemps et du 4×4 rutilant, garé en plein soleil, où tu retourneras bientôt t’asseoir, presque asphyxié par l’odeur du cuir neuf et les mains brûlées au contact du volant. Pourtant, tu ne veux pas partir. Pas tout de suite. Quelque chose te retient. Quoi? Tu n’en sais rien. Tu observes toujours la façade, depuis l’enclos d’ombre de l’arbre. Ta chambre était à l’angle sud-ouest. Le soir, le soleil couchant y allumait des feux d’or, et ton imagination te transportait sur une montagne de pièces, butin de pirate ou fabuleux trésor. Tes nuits y étaient paisibles, entre les draps de lin frais que ta grand-mère parfumait de lavande.

Tu as déjà trop attendu. L’agence a estimé le prix, fait des photos. Ils s’impatientent et veulent ton accord pour mettre l’annonce sur leur site. Depuis quinze jours, tu trouves des prétextes. Tu n’arrives pas à te dire que tu vas couper le dernier lien avec l’enfant que tu étais. Il te semble qu’il y aurait dans ce geste un reniement. Un manque absolu de courage. Peut-être faut-il laisser le domaine à ses fantômes et aux griffes du temps. Une lente léthargie qui le conduira progressivement à l’effacement. Tu ne sais plus. Tu dois pourtant te décider. Avec l’argent de la vente, Cynthia rêve de faire construire une piscine dans votre maison neuve.

Tu penses à tout cela, sous le tilleul de la cour, quand, avec un grincement, la porte d’entrée s’ouvre. Tu t’attends presque à voir surgir ta grand-mère. Mais c’est une femme jeune qui apparait, un nouveau-né dans les bras. Elle est pieds nus et sale. Ses yeux disent la crainte, la fuite et l’abandon. Pourtant elle reste là, apeurée mais fière, te défiant presque de ses yeux transparents. Vous vous regardez longtemps.

Des pensées désordonnées te traversent. Tu voudrais, et puis tu n’oses pas. Tu recules, sors de l’ombre. Le soleil comme une matraque sur ta nuque. Tu perds du terrain. Oui, c’est exactement ça. Un dernier coup d’œil. Ta grand-mère ébouriffe tes cheveux trempés de sueur sur ton front. Elle te sourit. Elle a gagné. Comme toujours.

Tu ne vendras jamais cette maison. 

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7 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Martine dit :

    Ce texte est magnifique. Très émouvant et empreint de sérénité. Merci Gwénaëlle!

    1. @Martine : merci beaucoup! Heureuse qu’il t’ait plu!

  2. Philippe V. dit :

    Bonjour Gwenaëlle,
    Un texte qui me parle, bien sûr. Tu comprendras aisément pourquoi 😉 S’il y a le deuil de ceux que l’on a aimés, il y a aussi celui des choses, non moins difficile. Ces lieux imprégnés de nos souvenirs, ces lieux qui se veulent sources intarissables; un mur, un chignon, une balançoire, un regard. L’on aimerait les préserver car ils nous préservent, d’une certaine manière. Mais…
    Ici, il trouve une seconde vie, protège de nouveau.
    Un texte sculpté dans l’émotion, dans une douce nostalgie qui réchauffe tendrement.
    Merci.

    1. @ Philippe : Merci beaucoup pour ce très émouvant commentaire. 🙂

  3. lorouge dit :

    Un très beau texte… J’ai une grande tendresse et un grand attachement à ces maisons à histoires familiales… Je le mets dans vos billets tentateurs si tu le veux bien (dans divers). Belle journée !

    1. @ L’or rouge : merci! Oui, bien sûr, je veux bien! Avec grand plaisir! 🙂

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