Perdu, le jour où nous n’avons pas dansé

Si ces hommes-là la désirent, derrière leurs mots savants, c’est par curiosité. Car que peut donner sous les baisers une telle femme, si jeune, saine et vive, une femme qui récite de tête des poèmes entiers de Walt Whitman et refuse de porter le corset, qui dit avoir dansé pour le prince de Galles  et cherché certains jours dans les poubelles de quoi se nourrir, qui débarque d’Amérique et ne tarit pas sur la Grèce antique, qui danse en tunique transparente, pieds nus et couronnée de fleurs, parcourue d’ondulations frissonnantes comme une vague prête à mourir à leurs pieds, comme une prêtresse héllène ayant traversé les âges, une femme qui parait tout à la fois singulièrement candide et héritière de savoirs séculaires, une femme si peu commune, si peu classable?

livre_galerie_270Inclassable, Isadora Duncan le sera toute sa vie. Danseuse et femme libre, elle a, depuis son plus jeune âge, une conscience aigüe de sa destinée. Et surtout, l’énergie et le courage de poursuivre le but qu’elle s’est fixée : danser. Partout, toujours, à tout prix. Issue d’une famille de quatre enfants abandonnés par le père, élevée de manière fantasque, sans véritables règles, au son du piano maternel, Isadora va très tôt affirmer sa personnalité hors du commun. Qu’il s’agisse de dénicher de quoi dîner ou de trouver des scènes sur lesquelles donner ses spectacles, elle ne lâche rien, ne renonce jamais et finit toujours par parvenir à ses fins.

Refusant elle aussi le corset de la biographie fidèle, Caroline Deyns a choisi le roman pour retracer le destin hors du commun d’Isadora Duncan, qui au début du XXème siècle a révolutionné la danse. Sa prose riche et souvent poétique se met au service de la danseuse, pour mieux suivre tous ses pas, les dansés comme les faux. Menant le lecteur des Etats-Unis à l’Europe, l’auteure suit les étapes qui mènent Isadora vers le succès. Elle dresse ainsi le portrait d’une femme libre, qui ne se soucie de rien d’autre que de danser. Cela la met parfois d’ailleurs dans des situations périlleuses, dont le destin s’amuse souvent à la tirer, mais pas toujours. Isadora danseuse nue sous ses voiles. Isadora amante échevelée. Isadora l’infatigable que la vie finit pourtant par briser. On sent la totale empathie de la romancière pour son sujet.

Portrait magistral, captivant de bout en bout, le roman de Caroline Deyns se lit d’une traite et, à l’heure où le féminisme prend parfois d’étranges voies, il dessine fermement les contours de ce qu’est la liberté pour une femme : la capacité pleine et entière à mener sa vie comme elle l’entend, en s’affranchissant des jugements.

La gamine sait ce qu’elle veut, et ce qu’elle veut c’est empoigner la vie pour lui donner la forme qu’elle a choisie.

Perdu, le jour où nous n’avons pas dansé, Caroline Deyns, éditions Philippe Rey. 

Le titre du roman est une citation de Nietszche.

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9 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Asphodèle dit :

    Un personnage qui m’a toujours fascinée, pour la danse, la liberté qu’elle prenait et sa …mort ..Tu me fais envie ! 🙂

    1. @ Asphodèle : Et c’est très bien raconté en plus. Je te le recommande vraiment.

  2. Océane dit :

    Le titre du roman est si beau et vaut à lui seul que l’on se penche sur ses pages !

    1. @ Océane : un vrai plaisir, je te le garantis!

  3. valmleslivres dit :

    Justement, j’ai longtemps hésité sur ce titre sans me décider.

    1. @ Valmleslivres : eh bien, j’espère que mon billet fera pencher la balance du bon côté! 🙂

  4. sylire dit :

    Je suis rarement déçue avec les Editions Philippe Rey. Tu es très tentatrice avec celui-ci !

    1. Il est vraiment bien! Essaie de ne pas passer à côté !

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