Pour une spiritualité sans dieux

Philippe Corcuff, sociologue et philosophe, dirige, entre autres, la collection Petite encyclopédie critique, aux éditions Textuel. Et c’est là le septième ouvrage qu’il y fait paraître.

Après avoir souligné le bon sens qu’on rencontre parfois au détour de certaines chansons qui, en quelques rimes, en disent davantage qu’un essai sociologique, l’auteur délimite le sentier agnostique et méthodologique qui devrait mener le lecteur vers quelques outils permettant de bâtir une spiritualité démocratique.

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Egratignant au passage ceux qui, surfant sur la vague marketing du développement personnel, proposent une philosophie light de la vie (Compte-Sponville, pour ne pas le nommer…), Philippe Corcuff cherche à dégager une voie médiane, entre les Absolus et le nihilisme, héritière des Lumières, mais sans reprendre les parts d’ombre que celles-ci recèlent (femmes considérées comme mineures, justification de l’esclavage, etc…). Une spiritualité qui ne se couperait pas du corps, des émotions, et des sens, et saurait trouver un équilibre entre passé, présent et futur. Dans une période incertaine et en proie aux doutes de toutes sortes, il recommande, loin de l’ambition d’autres penseurs de faire de la vie une œuvre d’art, une sorte de bricolage permettant à l’individu d’exister en tant que tel, mais sans renier son appartenance au monde.

Au-delà du fait que je trouve toujours assez inélégant de régler des comptes personnels à travers des livres, la philosophie de Philippe Corcuff ne m’a pas convaincue. Le format de ces éditions oblige à survoler les choses, et c’est dommage car au final, on a juste l’impression d’avoir versé un peu d’eau tiède sur des concepts lyophilisés. La prose se fait parfois charabia : « Endosser nos failles individuelles et collectives pourrait engendrer la puissance d’une mélancolie joyeuse dans l’auto-ironie et la mutualisation de nos écorchures« . C’est si beau, on croirait lire un article des Inrocks… Enfin, si pour tout horizon, l’auteur n’a qu’un « bricolage »de soi à nous proposer, je crois que je préfère encore me mettre aux travaux manuels…

Pour une spiritualité sans dieux, Philippe Corcuff, Textuel.

7 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Yv dit :

    Bon, dit comme cela, je fuis moi aussi

  2. aifelle dit :

    Livre dispensable donc …

  3. Océane dit :

    En gros il fait ce qu’il reproche aux autres 🙂

  4. Bonjour,

    Une amie m’a signalé votre note critique sur mon dernier livre. Merci de vous y être intéressé et d’y avoir consacré du temps (et un texte : c’est le premier texte publié sur mon livre…et ce n’est pas l’indice d’une réception enthousiaste!!!).

    Il est tout à fait légitime de critiquer ma démarche. Il est d’ailleurs cohérent qu’un livre explorant une éthique de la fragilité révèle lui-même des fragilités, dans son style, ses arguments, ses concepts… En retour, dans une logique de réciprocité critique, je voudrai pointer deux faiblesses dans votre critique :

    – « assez inélégant de régler des comptes personnels à travers des livres »? Pourquoi critiquer le livre d’André Comte-Sponville « L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu » (2006) relèverait-il nécessairement d’un « règlement de comptes personnels »? Je n’ai pas de rapports « personnels » avec André Comte-Sponvile, je ne l’ai rencontré qu’un fois il y a plusieurs années dans un débat de France Culture, je n’ai pas d’hostilité particulière à son égard, je n’ai jamais écrit jusqu’à présent sur ses livres. Je trouve simplement sa démarche simpliste sur le fond et inadaptée aux exigences des idéaux démocratiques de nos sociétés (figure classique du « philosophe-roi » prétendant fournir « la réponse » quant au sens de l’existence, à quoi j’oppose la logique « méthodologique » plus modeste de l’intellectuel démocratique que je défend : fournir des ressources pour reformuler les problèmes et les questions, les réponses devant être produites par les individus eux-mêmes). J’ai d’ailleurs hésité entre plusieurs auteurs dans cette première partie critique : également Luc Ferry (« La révolution de l’amour. Pour une spiritualité laïque », 2010), Jacques Attali (« Devenir soi », 2014) ou les livres de Frédéric Lenoir. J’ai finalement opté pour Comte-Sponville à cause de la plus grande proximité avec ma démarche de « spiritualité sans dieux ».
    Votre remarque relève donc d’un préjugé, d’un automatisme de langage qui semble vous empêcher de rentrer dans le contenu de la critique elle-même. Et si quelqu’un disait à propos de la critique de « Pour une spiritualité sans dieux » par Gwenaëlle Péron : « c’est assez inélégant de régler des comptes personnels à travers des magazines numériques »? Bref vous dévalorisez a priori l’exercice critique, comme relevant de « règlements de compte personnels », alors que vous-mêmes vous recourez régulièrement à la critique dans ce magazine. Ce n’est guère cohérent, et affaiblit alors fortement votre propre et légitime démarche critique.

    – Vous moquez la notion de « bricolage de soi ». C’est tout à fait votre droit de ne pas apprécier cette notion et de lui préférer la voie de « la construction de soi comme une oeuvre d’art », vis-à-vis de laquelle je suis plus critique. Et la pirouette de la fin donne à votre critique une légèreté ironique. Cependant, signaler pourquoi je procède à ce déplacement aurait doté votre légitime critique de plus d’honnêteté. Ce sont des raisons sociologiques qui me conduisent à cette notion (associées à un clin d’oeil à mon grand-père ouvrier et à la façon dont il se construisait lui-même dans son petit établi aménagé dans son logement HLM) : « la construction de soi comme oeuvre d’art' » (thème que l’on retrouve chez Oscar Wilde, Michel Foucault ou Michel Onfray) connote socialement du côté des objets culturels légitimes (ce que Pierre Bourdieu appelle « le capital culturel », hiérarchisant les pratiques et les goût culturels en fonction des critères des classes dominantes). Bref cela porterait ce que nous appelons techniquement en sociologie un « ethnocentrisme de classe » (le fait de voir le monde social à travers le petit bout de la lorgnette de son propre groupe social). « Bricolage de soit » s’efforce d’être socialement plus polyphonique, plus pluraliste, plus démocratique pour dire la construction de soi.

    S’efforcer difficilement de « penser par soi-même » suppose, à mon avis, de tenter aussi de « penser contre soi-même » (ses propres évidences, ses propres impensés, ses propres préjugés…). Cela suppose d’être attentifs à nos incohérences d’argumentation. Or il est courant dans la critique littéraire et intellectuelle que l’on reproche à un texte sa superficialité en étant soi-même superficiel. « Dérisions de nous dérisoires », chante Alain Souchon dans « Foule sentimentale », qui constitue un des fils conducteurs de mon livre.

    bien à vous
    Philippe Corcuff

    1. Bonjour,
      merci pour votre passage par ici et votre éclairage sur les deux points que vous mentionnez. Je reconnais avoir sans doute tiré des conclusions hâtives sur la question du règlement de comptes personnel. Votre précision à ce sujet me permet donc de réviser ma lecture de cette partie de votre ouvrage. Sur le second point, au-delà de la superficialité que je veux bien admettre aussi (mon ego s’en remettra…), si le concept de « bricolage » m’a fait réagir, c’est surtout parce que la vie de nombreuses personnes tient déjà avec des bouts de ficelle et du système D, et que j’attends des intellectuels qui ont la possibilité de s’exprimer (même si, parfois, rares sont ceux qui les écoutent) des propos roboratifs et ambitieux pour la construction de soi et la société de demain. Pour moi, « bricoler », c’est tenter de faire tenir encore un peu ce qui menace de lâcher. J’aurais aimé que, sur ce sujet, votre regard porte un peu plus loin. N’en déduisez pas pour autant que je suis davantage d’accord avec l’autre manière de voir les choses. Subjective, superficielle, ironique et utopiste alors? Peut-être, oui… j’ai beaucoup de défauts! 🙂 Bien cordialement, Gwenaëlle.

      1. Re-bonjour,

        « Subjective », « ironique » et « utopiste » : ce sont à mon avis des fragilités essentielles dans la période!

        « Superficielle », cela dépend des sujets. Dans certains cas, cela peut alléger opportunément les échanges face à un pesant esprit de sérieux (souvent dans les faits peu sérieux). Il faut surtout éviter d’accuser les autres d’être superficiels avec des arguments superficiels, ce qui est courant dans la critique. Il y a nombre de critiques de Cyril Hanouna dont la critique ressemble à du Cyril Hanouna…

        Le risque des « propos roboratifs et ambitieux » pour les intellectuels de métier, c’est de s’inscrire encore une fois dans l’arrogante tradition du « philosophe-roi » qui dit le sens de l’existence. L’intellectuel démocratique que je défend est plus fragile et modeste, et n’hésite pas à puiser des idées dans la vie ordinaire, avec ses « bouts de ficelles » et ses « systèmes D ». Un des plus grands philosophes du XXe siècle, Ludwig Wittgenstein (qui joue aussi un rôle de fil conducteur, avec Alain Souchon, dans mon livre) écrivait de manière suggestive : « Pour atteindre la profondeur, il n’est pas nécessaire de voyager loin; et même il n’est pas nécessaire de quitter son environnement le plus proche et le plus habituel. » C’est dans cette perspective que j’essaye de montrer qu’Alain Souchon est philosophiquement plus stimulant qu’André Comte-Sponville.

        bien à vous
        Philippe Corcuff

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