Le vieux cinéma

Tu sais, parfois, avant même d’avoir commencé à agir, je sens que je commets une erreur. Pourtant, je m’entête. Comme si c’était plus fort que moi, qu’une main dans mon dos me poussait dans la mauvaise direction sans que je puisse rien y faire. J’ai senti cette force ce matin, alors que je quittais le camping pour aller chercher du pain. Je me disais que ces quelques kilomètres allaient juste me mener à la boulangerie. J’imaginais l’odeur des viennoiseries et le sourire ravi des enfants quand ils les découvriraient, disposés sur la table, à côté de leur bol. Mais une fois le sac gras et les baguettes posées sur le siège passager, je n’ai pas pris le chemin du retour. J’ai poursuivi ma route. Depuis que mon arrivée, je ne pensais qu’à ça.

Malgré tout ce que cela peut avoir d’absurde – je savais que je courais à une forme de perte – je n’ai pas pu m’en empêcher. Il fallait que mes pas se posent sur les trottoirs autrefois arpentés durant ces après-midis d’ennui où j’errais, sans ami et sans but, dans cette ville que je trouvais moche et morte. Avec un père gendarme, je déménageais souvent. A peine le temps de s’installer dans ces appartements sans âme qu’il fallait déjà repartir. Ma vie défilait, rendue floue par le mouvement. Les visages n’avaient pas le temps de s’imprimer dans ma mémoire, les professeurs se confondaient, les élèves avaient tous le même visage. Rien n’a vraiment d’importance quand on sait qu’on ne fait que passer.

J’avais quinze ans quand mon père a été affecté dans la ville de C, celle-là même où je suis me suis rendu ce matin. Ma mère a tenu encore trois semaines, et puis elle est partie. C’était son septième déménagement. Sur la table de la cuisine, c’est moi qui ai trouvé le mot destiné à mon père. Je l’ai décacheté sans chercher à cacher ma curiosité. Elle disait pardon. Elle disait qu’elle n’en pouvait plus. Des déménagements, des autres femmes de gendarmes, et de la vie qui filait trop vite entre ses doigts. Sa signature avait été diluée par ses larmes. Pierre, feuille, ciseaux. On n’imagine pas qu’une simple feuille de papier peut faire s’écrouler un monde. Pourtant, ce fût le cas.

Je crois que c’est peu de temps après la disparition de ma mère que j’ai commencé à fréquenter le vieux cinéma. On l’appelait déjà comme ça. Il avait un autre nom, le Rex ou le Luxy, je ne sais plus, mais tout le monde disait on se retrouve devant le vieux cinéma. Il se dressait là, dans toute sa splendeur décatie. Quelques marches à monter, et on se retrouvait dans un hall tendu de tissu rouge, à la moquette assortie. La mère du projectionniste tenait la caisse, dans une sorte de petite alcôve en bois. Elle poudrait son visage tanné et le rouge à lèvres fuyait entre les ridules qui froissaient son sourire à demi-édenté. Elle nous demandait toujours c’est pour quel film?, alors que le vieux cinéma n’avait qu’une salle.

Des portes battantes, de chaque côté de la caisse, menaient à l’obscurité de la salle. Les sièges étaient tendus de tissu à carreaux, et leur mousse, avec les ans, avait fini par se tasser, si bien qu’on sortait de là les reins brisés. Des infiltrations avaient dessiné sur le haut plafond blanc des cercles concentriques couleur de rouille. Une aération laissait entendre les bruits de la rue et les goélands qui gueulaient. Puis le film commençait, les lumières s’éteignaient, et alors pour une heure ou deux, je pouvais oublier mon père qui déprimait, mon univers étriqué, la lassitude des cours qui s’enchaînaient et où je ne faisais plus que rêver au voyage qui me mènerait loin, un jour.

C’est là que je t’ai rencontrée. Tu avais l’air aussi solitaire que moi. Je ne sais pas ce qui m’a poussé à m’asseoir à côté de toi, la première fois. J’ai vu que ça te dérangeait. Tu aimais avoir toute la rangée pour toi. Il faut dire qu’il faisait rarement salle comble, le vieux cinéma. Pour me faire pardonner, je t’ai demandé si tu voulais un esquimau. L’ouvreuse passait juste à ce moment-là. Tu as commencé par faire non avec la tête et tes nattes se sont agitées pour donner plus de poids à ton refus. J’ai haussé les épaules et me suis levé pour acheter une glace pour moi. Alors ta main m’a arrêté, tu m’as regardé dans les yeux et tu as dit si pour finir, je veux bien, j’ai un peu faim.

– Vanille ou chocolat?

–  Choisis pour moi.

J’ai pris les deux parfums, et je t’ai laissé saisir celui que tu voulais. Tu as pris le chocolat, bien sûr. Ensemble, on a déballé nos esquimaux, et commencé à grignoter les morceaux de noisette pris dans la couverture au cacao. Le film a débuté. Je me souviens très exactement du goût du bois que le bâtonnet que je mordillais laissait alors dans ma bouche. Je le sais parce que tu me l’as ôté d’un geste qui m’a surpris par sa douceur. J’ai cru que c’était le bruit que je faisait avec qui te dérangeait. Mais non. Tu t’es penchée sur moi et tu m’as embrassé. C’était la première fois. Pour moi, je veux dire. Pour toi, je ne sais pas. Je n’ai rien su du film, parce que nous n’avons plus arrêté.

C’est devenu notre rituel du mercredi. La vieille derrière sa caisse. Les deux esquimaux entre mes doigts. Toi qui prends tantôt vanille, tantôt chocolat. Et puis dès que la lumière s’éteint, tes lèvres sur les miennes. Ta langue dans ma bouche. Nos salives au goût de lait et de bois. Mes mains sur tes seins menus. Tes doigts sur la bosse qui déformait ma braguette. Nous n’allions jamais plus loin, et si dans la rue, un autre jour, je faisait mine de t’aborder, de te parler, tu me jetais un regard noir, plein de mépris et tu continuais ton chemin. Ton attitude me mortifiait, et je me jurais de ne pas céder à ton petit jeu le mercredi suivant. Evidemment, je me parjurais aussitôt que je te voyais. Mes hormones menaient leur propre danse et je n’avais plus mon mot à dire. Tes baisers frais et chauds à la fois me rendaient fou. Après ces séances où tu m’allumais sans vergogne dans la salle obscure, je ne pouvais que rentrer chez moi pour me jeter sur mon lit et me masturber comme un fou. La jouissance venait très vite, trop vite.

Tu étais dans la classe supérieure. Je te voyais passer parfois avec tes copines. Tes deux nattes et ton air sage, ton épaule alourdie par le sac que tu portais, la rondeur de tes mollets. J’ai mis du temps avant de m’apercevoir que je ne savais même pas comment tu t’appelais. J’ai demandé un jour à l’un de ceux qui avaient toujours vécu là et connaissaient tout le monde. Elle? m’a-t-il répondu en te désignant du doigt, c’est Salomé Le Naour, la fille du bijoutier. J’ai trouvé ça drôle, parce que je m’appelle Baptiste. Je ne doutais pas que dans les secrets murmures qui tu partageais avec les autres filles qui t’entouraient, tu devais bien te payer ma tête.

Je m’en moquais. Je prenais le peu que tu me donnais. La douceur de tes lèvres, le pointu de tes seins et cette odeur chaude dans ton cou, juste à la naissance de tes cheveux bruns. Je n’avais pas besoin de plus pour alimenter mes rêveries érotiques. Dans les songes qui me tenaient éveillé de plus en plus tard, je faisais toujours ce que je voulais de toi, mais je pensais aussi à mon prochain départ, et à ce mercredi où tu découvrirais que je n’étais pas assis à côté de toi. Sa hiérarchie avait décidé de promouvoir mon père, espérant que cela chasserait le spleen qui ne le quittait plus depuis le départ de ma mère, sa femme. A l’époque, personne ne voulait prononcer le mot de dépression. Je savais que nous ne resterions plus très longtemps. De toute façon, moi aussi je déprimais sans le savoir et tout m’était devenu indifférent. Sauf toi, qui savais si bien souffler sur mes braises.

Est-ce toi, Salomé, que je cherchais en vain, ce matin, en arpentant le trottoir devant le vieux cinéma? Sur l’écran usé de ce qui n’est plus qu’une coquille vide, c’est ton regard que je revoyais, quand tu m’a dit : choisis pour moi. Trente-cinq ans après, je sais que je n’ai rien choisi. C’est la vie qui a décidé. Quelqu’un, quelque part, a jeté les dés et il en a été ainsi. J’ai suivi la voie. J’ai suivi mon père, dit adieu au vieux cinéma. Je t’ai perdue, Salomé. Les années ont passé, et je ne saurai jamais ce que tu t’es dit ce jour-là, à côté de mon siège vide. J’ai longtemps imaginé qu’en un instant tu étais redevenue cette jeune fille hautaine et solitaire, condamnée à vivre par procuration grâce au cinéma. Tu avais beau être la princesse de mes fantasmes, tu n’étais qu’une petite provinciale qui rêvait trop grand et n’assumait pas. Aujourd’hui, je sais que je n’avais rien compris.

Je ne t’ai pas trouvée dans cette ville qui aura toujours pour moi un goût d’inachevé. La pénombre du cinéma m’avait empêché de lire le désir sombre qui voilait ton regard noisette. Combien d’hommes ont su t’aimer, Salomé? Très peu, j’en suis sûr. Et toi, combien en as-tu aimé? Beaucoup sans doute, mais en vain. Inaccessible beauté, toute raidie d’orgueil, comme j’aurais aimé te faire plier et te soumettre à mon désir. Comme j’aurais voulu te posséder, une fois une seule, avant de partir. M’enfoncer en toi et constater cette tendre reddition dans ton regard à nul autre pareil.

Le cinéma est toujours là, mais il tombe en morceaux. Sur ses portes, un panneau indique Entrée interdite. Danger. J’ai souri en lisant ça. Si j’avais su alors quelle sorte de délicieux danger il recelait dans ses entrailles, serais-je allé à cette séance fatale? Je ne t’ai jamais oubliée, Salomé, et quand la nuit, tordu par la douleur d’un désir inassouvi, je ne dors pas, c’est à toi que je pense. A ton audace délicieuse, à toutes ces transgressions que nous n’avons pas commises ensemble. A cette histoire que nous avons écrite à deux mains, et même à quatre, si je me souviens bien, mais une histoire que personne n’a pris le temps de terminer. Or, s’il y a bien quelque chose que je déteste, ce sont les auteurs qui bâclent leur fin.

Qu’imaginais-je en faisant ce détour par les lieux de mon enfance? Que j’allais réussir à boucler la boucle? La vie n’est pas le cinéma. Tu n’as pas surgi au coin de la rue, un sourire mystérieux sur tes lèvres pleines. Personne ne m’a reconnu, parce que personne ne se souvenait de moi. Mes jeunes années ont défilé comme si j’étais ce passager immobile à la fenêtre du train. Je me croyais sans souvenirs. J’imaginais que tout glissait sur moi, et que je ne ressentais rien. Je ne savais pas alors que la mémoire est facétieuse, et qu’elle fait surgir de douloureuses réminiscences au moment où l’on s’y attend le moins. On croit être heureux, Salomé, et puis un matin, qui n’est même pas beau, on se réveille avant tout le monde, et on comprend qu’il n’en est rien.

Entre le camping et la ville, il y a ce lieu tranquille qui, dans mes souvenirs, était un vaste champ de luzerne. Je m’y suis arrêté. Au bout de l’allée, dans l’ombre du jeune saule, ta tombe était encore fraîche. Une femme s’y recueillait. Le sable tassé sous mes pas hésitants m’a trahi. Elle m’a vu et s’est signée. Elle est venue vers moi. Vous étiez un ami? Ton nom brillait en lettres d’or sur la pierre. Avais-je été ton ami, Salomé? Toi seule aurait pu répondre à cette question. L’inconnue a posé à peine sa main sur mon avant-bras, puis elle est partie.

J’aurais voulu ne jamais savoir, belle Salomé, les conséquences fatales de cet accident sur la départementale, mais le hasard s’en est mêlé, encore une fois. Pour que les jouets qu’il envoyait à mes enfants ne se cassent pas, mon père les a calés dans le colis avec quelques feuilles arrachées au Ouest-France, édition de Quimper, 1er juillet. Ont-ils su t’aimer assez ceux qui, noir sur blanc, annonçaient ton décès sur ses pages froissées? Ton mari, tes parents, cette sœur et ce frère dont je n’avais jamais soupçonné l’existence? Pour moi, tu as toujours été cette reine solitaire qui cachait sous des tonnes d’arrogance sa trop grande sensibilité, cette fleur pleine d’épines qui tenait le monde à distance. Comme le jasmin, tu ne t’ouvrais que dans la nuit d’une salle obscure aux baisers du premier petit con venu.

J’ai fini par rentrer. Je voulais que les enfants puissent mordre dans leurs croissants au petit-déjeuner. Non, je te mens, Salomé. Je voulais surtout retrouver mon univers familier parce que je sentais ma base se fragmenter sur cette terre meuble dans laquelle ton corps est enfoui. Comme si en revenant sur mes pas, en revenant vers toi, je prenais conscience de l’existence d’un autre chemin, d’une autre vie qui aurait été possible. Pourtant il y avait aussi ce panneau qui disait Entrée interdite. Danger. Alors avant de te quitter, j’ai déballé ce que je cachais dans ma poche et je l’ai posé sur le marbre encore fleuri de ta tombe.

Un esquimau presque fondu. Il était au chocolat. J’espère que tu aimes toujours ça.

Image et texte : Gwenaëlle Péron

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