Le charme indéfinissable des choses usées

Je ne sais plus quand j’ai pris l’habitude de rendre une visite quotidienne à la table du fond, dans le bar de la rue des Frênes. Un petit troquet, modeste, qui n’a pas dû changer beaucoup depuis les années cinquante. La porte reste ouverte, quelle que soit la saison. Une dizaine de bouteilles, des verres alignés, des photos anciennes accrochées au mur, un tableau représentant un paquebot toutes cheminées fumantes. Un bistrot d’habitués qui restent le plus souvent debout au comptoir pour siroter leur petit blanc de la fin de matinée.

Moi, je suis le touriste, celui qui passe dans la salle du fond et attend que la patronne vienne le servir. J’aime bien ma tranquillité. Les chaises râclent le carrelage quand on les déplace. Le bistrotier passe le plus clair de son temps dans les entrailles de la maison, à regarder le sport à la télé. Assis à la table en formica, je suis celui qui fait le lien entre le monde du dehors et le monde du dedans, entre les piliers de bar et l’avachi de l’écran. D’un côté la vie de la rue, de l’autre les voix formatées. Illusion ou réalité?

Je pourrais prétendre que j’y vais pour la lumière douce qui filtre à travers la vitre dépolie, et se pose sur le carnet qui ne me quitte pas, où j’écris nul ne sait trop quoi, pas même moi. Ce ne serait pas faux, mais plutôt une demi-vérité. Je n’aime pas les cafés neufs, où passe une musique insipide et branchée. Je n’aime pas les cocktails et les cafés aromatisés qu’on y sert. Je préfère le brut, le décati, la tasse ébréchée remplie d’un café trop amer, les considérations philosphico-météorologiques des vieux habitués. J’aime les lieux que le temps a patiné, les marches usées par trop de pas, les cartes postales punaisées à côté du calendrier de l’année dernière. Le monde va trop vite, et j’en suis le naufragé, alors je m’accroche de toutes mes forces à la corde du passé.

vieux café2

Les vieux me regardent entrer. Ils me saluent d’un hochement de tête. Ils se demandent sans doute ce que je fais là, mais ne posent pas de question. Je me dis parfois que si je restais dans la première salle, ils finiraient peut-être par m’inclure dans leurs conversations, et alors je ne pourrais faire autrement qu’accepter le verre que l’un d’eux m’offrirait en me tapant sur l’épaule. Mais je préfère m’éloigner, passer à côté, et m’asseoir là, à cette table juste à côté de la fenêtre, entre ombre et lumière. Les conversations s’amenuisent, puis au fur et à mesure que l’on oublie ma présence, elles reprennent. La patronne rit de bon cœur aux blagues de ces vieux marins retraités dont le temps n’a pas réduit la verve. Les verres s’entrechoquent. Santé.

Je les envie. Je ne sais pas vivre comme ça. Je me sens toujours décalé, mouton noir dans le troupeau blanc. Alors je reste à l’écart, et trempe mes lèvres dans le café tiédi. Mon carnet est ouvert. La papier parait doux comme la peau d’une femme sous la lumière crème. Je le caresse du plat de la main. Mon stylo est posé à côté. Je sais que tout à l’heure, j’écrirais ces lignes qui tourbillonnent en moi depuis mon lever, depuis la nuit, depuis hier, et avant-hier. Je les sens comme un essaim qui cherche à organiser son vol. Bientôt, elles tomberont, noir sur blanc dans l’atmosphère si particulière du vieux café. Elles seront les quelques traces qui me laisseront croire que ma journée n’a pas été totalement inutile.

A midi, comme les habitués, je quitte le vieux radeau, après avoir gratifié la patronne d’un pourboire et d’un grand sourire. Comme tous ces lieux où opère un charme étrange et indéfinissable, il ne faut pas y rester trop longtemps. L’après-midi, le bistrot sombre dans la torpeur et je redoute de me laisser prendre à cette impression de langueur insouciante, comme si plus rien n’avait d’importance. Je préfère rentrer chez moi, comme on quitte une belle dont on a épuisé les charmes, au moins pour quelques heures. 

Avant de courir la retrouver.

Texte et photos : Gwenaëlle Péron

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