Jusqu’à la bête

Vite on file un coup de kärcher. Le sang mousse et s’efface du lino jaune. L’eau brûlante fume. On est couverts d’éclaboussures. Mais ce n’est pas désagréable parce que c’est chaud. Et surtout parce que ça signifie la fin de la journée. La fin de la semaine. Le lundi qui parait si loin. On passe les bottes au balai-brosse. On désinfecte. Le plus rapidement possible. On se change. On quitte l’enfer. Après cinq jours. Le corps encore imbibé de l’odeur de mort. Les cheveux. Les ongles. Les pores. De l’odeur de sang. De l’odeur de la bête.

Erwan est ouvrier dans un abattoir près d’Angers. Il y a fait froid. La confrontation avec la mort brutale des animaux y est permanente. L’odeur de sang imprègne tout. L’usine agit comme un trou noir qui absorbe peu à peu toute la vie de ceux qui y travaillent.

ob_9db821_jusqu-a-la-beteAvec un style tranchant et un tempo implacable, Timothée Demeillers fait de son anti-héros la figure emblématique de tous ceux qui doivent se soumettre au joug d’un capitalisme débridé et à des processus industriels qui, en obligeant l’homme à s’adapter au rythme de la machine, font de lui un simple rouage dans un processus toujours parfaitement huilé. Parfaitement? Non, pas toujours, parce que malgré l’aveuglement d’une hiérarchie obsédée par le chiffre et le profit qui s’ensuit, l’humain reste l’humain. A trop tirer sur la corde, elle finit par céder.

Humaniste, l’auteur parle sans détour de ces vies si rarement évoquées dans la littérature actuelle : celle des gens de peu. Ces jeunes pour qui l’absence d’études signifie l’absence d’évolution possible. Ces femmes et ces hommes qui n’en finissent pas de s’essouffler à force d’essayer d’échapper à une misère qui les guette à chaque faux-pas. Tous ceux qui servent de variable d’ajustement à une crise qui dure parce qu’elle arrange bien ceux qui ont le pouvoir.

Jusqu’à la bête, de Timothée Demeillers, est un roman sur l’aliénation. Oui, ce gros mot que plus personne ou presque n’ose prononcer tant il sent des idéologies qu’on considère comme dépassées. Pourtant, jamais la question n’a été autant d’actualité. Un livre qui cogne, un livre qui ouvre les yeux sur l’absurdité d’un système qui n’en finit pas de dévorer ses enfants.

Dans cette rentrée littéraire, une lecture indispensable.

Jusqu’à la bête, Timothée Demeillers, éditions Asphalte. 

Je vous conseille de lire aussi les belles chroniques de Yan, et de Sandrine.

4 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Sandrine dit :

    Oui je suis d’accord avec toi, il s’agit bien d’aliénation, car c’est comme un autre que lui qui va le posséder et le mener à un acte de folie. C’est un texte très fort avec encore pour toile de fond la condition animale.

    1. Gwenaëlle dit :

      Et on comprend parfaitement le cheminement de cet homme, son profond mal-être.

  2. aifelle dit :

    Je viens de lire le billet de Sandrine et à vous deux vous frappez fort. Bien sûr l’aliénation est toujours là, sous des formes différentes et les classes sociales déterminent toujours autant l’avenir de chacun. Avec comme nouveauté tout de même, ce thème sur les abattoirs et la maltraitance animale qui devient visible.

    1. Gwenaëlle dit :

      Oui, je ne l’ai peut-être pas assez souligné dans mon billet. L’auteur rend en effet toute l’horreur de la condition et humain et animale dans ce genre d’endroit.

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