La chaise numéro 14

imgres-1Saint-Brieuc. Eté 1944. Un matin, Maria Salaün subit de la part d’un commando de maquisards conduit par Antoine, son ami d’enfance, l’humiliation publique réservée à cette époque aux femmes ayant eu des relations amoureuses avec des Allemands : elle est assise sur une chaise, en pleine rue, devant le restaurant de son père, et tondue. Muette, elle n’a à opposer à ces hommes brutaux que la robe de mousseline blanche qui a appartenu à sa mère et son regard qui n’abdique pas. Mais sitôt l’opération terminée, elle décide, armée de la chaise de bistrot sur laquelle elle a subi cet outrage – la chaise numéro 14 -, de demander réparation à ceux qui, par leur attitude ou par leur silence, ont consenti à cette infamie.

-Tondue…

– Putain!

– Boche!!

– Collabo…

– Salope!!!

Des mots auxquels il faudrait qu’elle s’habitue. Ceux-là mêmes qui nourriraient son ressentiment autant contre la population qui l’avait humiliée que pour les institutions étrangement absentes – pas d’homme en arme pour la défendre, pas de fonctionnaire de la mairie pour s’interposer, pas d’homme de Dieu pour raisonner la foule – et qui l’avaient abandonnée à son sort.

Avec l’histoire de Maria Salaün, Fabienne Juhel aborde cet épisode peu glorieux de la libération de la France où des résistants plus ou moins sincères et des foules en furie s’en sont pris aux femmes accusées de « collaboration horizontale », les tondant en place publique pour les marquer du sceau de la honte. Cet épisode fait écho à l’histoire de Priscilla dont j’ai parlé il y a peu sur ce blog. Fabienne Juhel dresse le portrait d’une jeune femme courageuse et libre, et montre les dommages collatéraux de toute guerre, où fureur et injustice ne demandent qu’à trouver leur bouc-émissaire. Sur le chemin de la rédemption, Maria Salaün va rencontrer de belles âmes, qui sauront apaiser sa colère et l’aider dans sa soif de justice.

Un roman original, qui comme souvent chez Fabienne Juhel, flirte avec les codes du conte. Le désordre et la trivialité sont là, mais tenus à distance par l’auteure. Résiliente avant l’heure, Maria Salaün fait d’un traumatisme une force. Là est la vraie LIbération : non pas celle des hommes, mais celle que l’on s’accorde intérieurement. Vivre et aimer selon son cœur…

Gageons que ce roman donnera lieu à de passionnants débats, car la liberté, si l’on y regarde bien, est loin d’aller de soi, surtout aujourd’hui où l’on ne cesse de la brandir pour tout et n’importe quoi, tout en bridant de plus en plus les conditions de son exercice…

La chaise numéro 14, Fabienne Juhel, collection La Brune, au Rouergue. 

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12 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. @sylire dit :

    Acheté à Quimper et pas encore lu mais j’y compte bien cet été. Je suis curieuse de découvrir par moi -même comment Fabienne Juhel aura traité ce thème.

    1. @ Sylire : si tu le lis avant la fin du mois, on pourra en discuter! 🙂

  2. Aifelle dit :

    J’ai très envie de le lire, ce serait une occasion de découvrir l’auteure.

    1. @ Aifelle : ah oui, il faut découvrir la plume de Fabienne Juhel! Celui-ci est un peu différent du style des précédents. A toi de te faire une idée… 🙂

  3. anne7500 dit :

    Trouvé en bouquinerie…. je suis très intéressée par ta réflexion sur la liberté.

    1. @ Anne : du coup, je serai curieuse de lire ton billet!

  4. Martine dit :

    Un thème qui m’attire vraiment. Je retiens ta suggestion et me la note! Merci Gwénaëlle!

    1. @ Martine : je pense que tu y trouveras matière à réflexion…

    1. @ Krolfranca : Une histoire singulière qui mérite qu’on s’y arrête!

  5. On avait parlé de cette fameuse scène de la tonte (toi avec Fabienne Juhel et moi avec Valentine Goby dans L’échappée). Bon, je n’ai toujours pas lu Fabienn : il va falloir que je m’y mette sérieusement. Bises

    1. Ah mais tu n’as pas fait tes devoirs de vacances alors? Pas bien… 😉

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